{"id":1087,"date":"2021-02-13T19:48:57","date_gmt":"2021-02-13T17:48:57","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=1087"},"modified":"2025-07-15T17:59:21","modified_gmt":"2025-07-15T15:59:21","slug":"dans-les-coulisses-dun-grand-magasin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=1087","title":{"rendered":"Dans les coulisses d&rsquo;un grand magasin"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img18\/bas.jpg\" height=\"423\" width=\"500\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Depuis <em>Au bonheur des dames<\/em> de Zola, on sait combien les grands magasins sont un lieu romanesque privil\u00e9gi\u00e9. Aux romanciers soucieux d\u2019observation sociale, ils offrent un parfait microcosme du monde du travail et de la consommation, organis\u00e9 verticalement (depuis les caissi\u00e8res, les vendeuses et les coursiers jusqu\u2019aux cadres sup\u00e9rieurs perch\u00e9s au dernier \u00e9tage) et horizontalement : en sc\u00e8ne, un d\u00e9cor trop beau pour \u00eatre vrai, fait de vitrines et d\u2019\u00e9talages o\u00f9 rutile la marchandise ; en coulisses, les quais de livraison, le chaos des r\u00e9serves, les bureaux, l\u2019infirmerie et la cantine des employ\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On le v\u00e9rifie avec <em>Business as Usual<\/em>, roman par lettres illustr\u00e9 datant de 1933 et r\u00e9\u00e9dit\u00e9 l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re chez Handheld Press, maison sp\u00e9cialis\u00e9e dans la red\u00e9couverte de p\u00e9pites oubli\u00e9es. Il s\u2019agit de la premi\u00e8re \u0153uvre de Jane Oliver et Ann Stafford, deux prolifiques romanci\u00e8res \u00e0 succ\u00e8s qui publi\u00e8rent \u00e0 elles deux, tant\u00f4t en tandem et tant\u00f4t en solo, pr\u00e8s d\u2019une centaine de livres, principalement des romans historiques. Ici, le cadre est contemporain \u00e0 sa date, le ton est \u00e0 l\u2019humour et le r\u00e9sultat est <em>utterly delightful<\/em>. C\u2019est un <em>Au bonheur des dames<\/em> qui aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par Wodehouse. On songe aussi aux com\u00e9dies hollywoodiennes des ann\u00e9es 1930-1940, qui savaient marier brillamment la romance, la satire des m\u0153urs et la peinture sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Fille d\u2019une bonne famille \u00e9cossaise et d\u00e9sargent\u00e9e, Hilary Fane est fianc\u00e9e \u00e0 un chirurgien qui a report\u00e9 les \u00e9pousailles d\u2019un an, le temps pour lui d\u2019\u00e9tablir sa pratique. Contre l\u2019avis de ses proches, elle d\u00e9cide de s\u2019installer \u00e0 Londres et d\u2019y vivre par ses propres moyens jusqu\u2019\u00e0 son mariage. Pass\u00e9 quelques d\u00e9boires, elle d\u00e9croche un emploi de secr\u00e9taire au grand magasin Everyman (inspir\u00e9 de Selfridges). Elle s\u2019y r\u00e9v\u00e8le une dactylo lamentable mais son sens de l\u2019organisation la fait remarquer par la direction et elle se voit affect\u00e9e successivement \u00e0 divers d\u00e9partements en vue de les moderniser : la biblioth\u00e8que (on apprend que tous les grands magasins anglais de l\u2019\u00e9poque offraient un service de pr\u00eat de livres par correspondance, h\u00e9rit\u00e9 de la pratique ancienne des cabinets de lecture), le rayon librairie et enfin le service des ressources humaines. Cette rapide ascension professionnelle ne va pas sans susciter la jalousie de ses coll\u00e8gues &ndash; lesquels, de fa\u00e7on typique, souffrent d&rsquo;une routine de travail p\u00e9nible mais se braquent \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;en changer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Vive, spirituelle et dr\u00f4le, Hilary est aussi une irr\u00e9sistible gaffeuse. Son don d\u2019observation nous vaut une r\u00e9jouissante galerie de portraits et des sayn\u00e8tes d\u00e9sopilantes sur les relations vendeurs-clients ou l\u2019hyst\u00e9rie du shopping de No\u00ebl. Mais si le ton se veut principalement amusant et l\u00e9ger, le talent d\u2019Oliver et Stafford est de savoir glisser au passage des aper\u00e7us r\u00e9v\u00e9lateurs et parfois plus sombres sur le Londres des ann\u00e9es 1930, les barri\u00e8res de classes, les emb\u00fbches rencontr\u00e9es dans la qu\u00eate d\u2019un g\u00eete et d\u2019un emploi,\u00a0 les conditions d\u2019existence de la <em>low middle class<\/em>, les aspects les plus durs de la condition f\u00e9minine durant l\u2019entre-deux-guerres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On go\u00fbte aussi dans ce livre la finesse de la construction narrative et l\u2019intelligence des ressources du genre \u00e9pistolaire \u2013 en particulier dans le maniement des ellipses. Le r\u00e9cit est constitu\u00e9 des lettres pleines de vie que l\u2019h\u00e9ro\u00efne adresse \u00e0 sa famille et \u00e0 son fianc\u00e9 (dont on devine entre les lignes qu\u2019il est un ombrageux barbon, sans besoin de lire ses r\u00e9ponses) ; mais on y trouve aussi des t\u00e9l\u00e9grammes, des m\u00e9mos internes qui circulent entre les \u00e9chelons hi\u00e9rarchiques du magasin. Au milieu de ces \u00e9changes se glisse un simple bordereau postal pour l\u2019exp\u00e9dition d\u2019un petit paquet, sans description aucune de son contenu. Mais on devine instantan\u00e9ment ce qui s\u2019y trouve, et c\u2019est un point tournant de l\u2019histoire. Tout aussi savoureuse est la conduite des affaires sentimentales d\u2019Hilary par m\u00e9mos interpos\u00e9s. Ces trouvailles sont dignes de Lubitsch ou du Wilder de <em>la Gar\u00e7onni\u00e8re<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/>Jane OLIVER et Ann STAFFORD, <em>Business as Usual<\/em> (1933). Handheld Press, 2020.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis Au bonheur des dames de Zola, on sait combien les grands magasins sont un lieu romanesque privil\u00e9gi\u00e9. 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