{"id":1161,"date":"2023-10-29T20:25:39","date_gmt":"2023-10-29T18:25:39","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=1161"},"modified":"2023-10-29T20:31:44","modified_gmt":"2023-10-29T18:31:44","slug":"leur-chamade","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=1161","title":{"rendered":"Leur chamade"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img19\/jpmlc.jpg\" height=\"375\" width=\"500\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Belle surprise que ce roman si calmement \u00e0 l\u2019\u00e9cart des modes fran\u00e7aises. Ce n\u2019est ni une autofiction r\u00e8glement de comptes sur fond de viol ou d\u2019inceste ni un exercice de sociologie de comptoir \u00e0 base de fait divers illustrant l\u2019ali\u00e9nation des domin\u00e9s. On respire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Leur chamade<\/em> m\u00eale architecture et cin\u00e9ma en faisant dialoguer trois \u00e9poques, la fin des ann\u00e9es 1960, les ann\u00e9es 1990 et la p\u00e9riode imm\u00e9diatement contemporaine. Sur quoi se greffent des th\u00e8mes apparemment bateaux, le deuil et un scandale \u00e0 la #MeToo, mais trait\u00e9s sans moralisme niais, en contournant \u00e9l\u00e9gamment les poncifs qui leur sont associ\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 la mort de sa m\u00e8re Jacqueline, Edwige Sallandres retrouve et relit le journal de jeunesse qu\u2019avait tenu celle-ci sur le tournage de <em>la Chamade<\/em> d\u2019Alain Cavalier (film tir\u00e9 d\u2019un roman de Fran\u00e7oise Sagan), o\u00f9 elle \u00e9tait scripte assistante. Tout \u00e0 la fois journal de tournage, journal intime et chronique en pointill\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements de mai 68, ce document a pour Edwige valeur de r\u00e9cit fondateur, puisque c\u2019est sur le plateau de <em>la Chamade<\/em> que se sont rencontr\u00e9s ses parents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 distance, il appara\u00eet que ce film signait la fin d\u2019une \u00e9poque : production de luxe \u00e0 vedettes mettant en sc\u00e8ne de riches oisifs, anachronique \u00e0 sa date alors qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des studios la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise s\u2019embrasait ; moment de crise existentielle pour\u00a0<a href=\"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=571\" target=\"_blank\" title=\"LS : Alain Cavalier\">Alain Cavalier<\/a>\u00a0dont ce fut le dernier film r\u00e9alis\u00e9 dans un cadre de production traditionnel \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel il \u00e9touffait de plus en plus. S\u2019ensuivit un silence de huit ans, avant le rebond du <em>Plein de super<\/em>, commencement de sa \u00ab deuxi\u00e8me p\u00e9riode \u00bb (tournages l\u00e9gers, semi-improvis\u00e9s, cosc\u00e9narisation avec ses interpr\u00e8tes).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Trente ans plus tard, Edwige est devenue architecte, accomplissant par l\u00e0 la vocation rentr\u00e9e de son p\u00e8re. Diverses circonstances l\u2019obligent \u00e0 renouer sans gaiet\u00e9 de c\u0153ur avec son ex-mentor et amant, Daniel Giesbach, architecte non conformiste aussi brillant qu\u2019insupportable (sa fureur au seul \u00e9nonc\u00e9 de l\u2019expression \u00ab geste architectural \u00bb nous rend cependant sympathique cet homme invivable au quotidien). Ces retrouvailles \u00e0 couteaux tir\u00e9s les am\u00e8nent n\u00e9anmoins \u00e0 reprendre un rituel de leur vie pass\u00e9e : rouler sans fin la nuit dans un Paris fantomatique, en faisant des haltes devant les immeubles qu\u2019ils aiment et d\u00e9sirent se montrer l\u2019un \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On a aim\u00e9 le classicisme sans \u00e2ge de l\u2019\u00e9criture de Jean-Pierre Montal, la ma\u00eetrise invisible avec laquelle il entrecroise les fils de sa tapisserie. Entre le roman de Sagan, le film de Cavalier et l\u2019\u00e9pisode contemporain, la narration m\u00e9nage un jeu d\u2019\u00e9chos subtil. Une robe d\u2019Yves Saint Laurent joue un r\u00f4le d\u2019\u00ab objet symbolique \u00bb \u00e0 signification plurielle sans rien perdre de sa pr\u00e9sence mat\u00e9rielle,  de l\u2019\u00e9clat de sa couleur et de la texture de son \u00e9toffe : on reconna\u00eet l\u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 cin\u00e9matographique, dont le romancier r\u00e9ussit la transposition litt\u00e9raire. Montal op\u00e8re en outre avec succ\u00e8s la greffe d\u2019un mat\u00e9riau documentaire sur une trame romanesque \u2013 on sait combien cet exercice demande du doigt\u00e9 <span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 60%\">1<\/span>. La saisie de l\u2019ambiance de tournage de <em>la Chamade<\/em>, la peinture fugitive de personnages r\u00e9els \u2013 outre Cavalier : Florence Malraux, Catherine Deneuve, Michel Piccoli \u2013 sont convaincantes, les dialogues sonnent juste. Parall\u00e8lement, l\u2019\u00e9vocation du parcours personnel et professionnel d\u2019Edwige donne lieu \u00e0 des aper\u00e7us captivants sur la splendeur et les mis\u00e8res du m\u00e9tier d\u2019architecte (l\u2019enfer des BTP, des appels d\u2019offre, des chantiers dantesques), les querelles d&rsquo;\u00e9gos, les d\u00e9bats esth\u00e9tiques, politiques et sociaux agitant ce petit monde, de m\u00eame qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9loge d\u2019une lign\u00e9e souterraine d\u2019architectes fran\u00e7ais ayant pour nom Pierre Dufau, Jean Dubuisson, Fernand Pouillon, Claude Parent et Roland Simounet \u2013 et qui appartiennent, \u00e0 l\u2019instar de <em>la Chamade<\/em>, \u00e0 un temps r\u00e9volu, bient\u00f4t oubli\u00e9. Chemin faisant, on est amen\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir un parall\u00e8le entre un tournage de film et un chantier architectural : deux types d\u2019ouvrages reposant sur un travail collectif, et qui menacent \u00e0 tout moment d\u2019\u00e9chapper au contr\u00f4le de leur ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre. On se demande aussi si, en rendant hommage aux architectes mentionn\u00e9s ci-dessus \u2013 tous ennemis d\u2019un exhibitionnisme de cr\u00e9ateur, soucieux de coh\u00e9rence interne et d\u2019une int\u00e9gration organique de chacun de leurs b\u00e2timents \u00e0 son environnement \u2013, Jean-Pierre Montal n\u2019esquisse pas entre les lignes sa propre po\u00e9tique de romancier. Mais il importe de dire combien ces \u00e9l\u00e9ments n\u2019ont rien de didactique ni de plaqu\u00e9 sur la fiction, parce qu\u2019ils sont intimement tress\u00e9s \u00e0 la trame \u00e9motionnelle du livre, \u00e0 l&rsquo;\u00e9lan int\u00e9rieur des personnages, \u00e0 leur mani\u00e8re d\u2019\u00eatre au monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Leur chamade<\/em> est de ces livres dont l\u2019\u00e9cho perdure au-del\u00e0 de la derni\u00e8re page. Il donne envie d\u2019en prolonger la lecture dans la vie r\u00e9elle, par la d\u00e9ambulation. On se promet d\u2019y relever les adresses des immeubles aim\u00e9s par Edwige Sallandres et Daniel Giesbach pour aller les contempler \u00e0 son tour lors d\u2019un prochain s\u00e9jour parisien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span class=\"note\">1. On rapprochera \u00e0 cet \u00e9gard <em>Leur chamade<\/em> du <em>Figurant<\/em> de\u00a0<a href=\"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=1062\" target=\"_blank\" title=\"LS : Didier Blonde\">Didier Blonde<\/a> (Gallimard), \u00e9vocation romanc\u00e9e du tournage de <em>Baisers vol\u00e9s<\/em>, qu\u2019on recommande aussi.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/>Jean-Pierre Montal, <em>Leur chamade<\/em>, S\u00e9guier, \u00ab l\u2019Ind\u00e9finie \u00bb, 2023, 246 p.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Belle surprise que ce roman si calmement \u00e0 l\u2019\u00e9cart des modes fran\u00e7aises. Ce n\u2019est ni une autofiction r\u00e8glement de comptes sur fond de viol ou d\u2019inceste ni un exercice de sociologie de comptoir \u00e0 base de fait divers illustrant l\u2019ali\u00e9nation des domin\u00e9s. On respire. 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