{"id":1180,"date":"2024-01-26T12:15:26","date_gmt":"2024-01-26T10:15:26","guid":{"rendered":"https:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=1180"},"modified":"2025-02-24T12:20:59","modified_gmt":"2025-02-24T10:20:59","slug":"les-jours-parfaits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=1180","title":{"rendered":"Les jours parfaits"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img20\/perfect-days.jpg\" width=\"500\" height=\"372\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le cin\u00e9ma est entre autres choses un art de la v\u00e9rit\u00e9 des gestes. Si un romancier vous assure que son personnage, \u00e9b\u00e9niste de son \u00e9tat, est un artisan probe ayant le savoir-faire de son m\u00e9tier et la ma\u00eetrise de ses outils, vous le croyez sur parole et votre imagination fait le reste. Mais si, au cin\u00e9ma, l\u2019interpr\u00e8te de l\u2019\u00e9b\u00e9niste a l\u2019air d\u2019une br\u00eale en empoignant un ciseau \u00e0 bois, la cr\u00e9dibilit\u00e9 du film s\u2019effondre. C\u2019est l\u2019une des raisons pour lesquelles les biopics d\u2019artistes peintres ou de musiciens sont des genres aussi p\u00e9rilleux. Je me suis souvent demand\u00e9 pourquoi, sur le tournage de <em>Nelly et Monsieur Arnaud<\/em>, Claude Sautet \u2013 si attentif pourtant aux gestes, \u00e0 la fonction psychologique, dramatique et plastique du geste \u2013 n\u2019avait pas pouss\u00e9 l\u2019une de ses l\u00e9gendaires col\u00e8res et envoy\u00e9 s\u00e9ance tenante Emmanuelle B\u00e9art suivre un cours intensif de dactylo, tant il est manifeste que la fille n\u2019a jamais touch\u00e9 un clavier d\u2019ordinateur de sa vie \u2013 eh ! c\u2019est cens\u00e9 \u00eatre ton m\u00e9tier ! (Par ailleurs, m\u00eame avec la coupe de cheveux et les petites lunettes <em>ad hoc<\/em>, Jean-Hugues Anglade a autant l\u2019air d\u2019un \u00e9diteur que moi d\u2019un ing\u00e9nieur nucl\u00e9aire ; mais je m\u2019\u00e9gare. Heureusement, ce beau film a d\u2019autres qualit\u00e9s.)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le premier motif d\u2019enchantement que procure <em>Perfect Days<\/em>, c\u2019est la justesse des gestes professionnels pos\u00e9s par Hirayama (Koji Yakusho). La s\u00fbret\u00e9 \u00e0 la fois calme et vive avec laquelle ce pr\u00e9pos\u00e9 itin\u00e9rant \u00e0 l\u2019entretien des toilettes publiques de Tokyo ouvre la porti\u00e8re lat\u00e9rale de sa camionnette, boucle sa lourde ceinture d\u2019accessoires et de porte-cl\u00e9s, manie la serpill\u00e8re, nettoie miroirs, cuvettes et lavabos nous apporte comme une \u00e9vidence muette la certitude que le protagoniste est bien ce que le sc\u00e9nario pr\u00e9tend qu\u2019il est. La m\u00eame assurance se manifeste dans les gestes de sa vie quotidienne : replier sa couette, arroser ses plantes, choisir un livre de poche \u00e0 la librairie du quartier, actionner un lave-linge ou un distributeur de boissons, trier les photographies o\u00f9 il s\u2019emploie \u00e0 saisir le jeu de la lumi\u00e8re dans les feuillages <span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">1<\/span>. Et la remarque vaut pour tous les personnages occasionnels du film : depuis le jeune vendeur de la boutique de cassettes audio d\u2019occasion jusqu\u2019\u00e0 la patronne du restau-bar qui remet une tourn\u00e9e \u00e0 ses habitu\u00e9s. Aucun n&rsquo;a l&rsquo;air d&rsquo;\u00eatre un acteur en train de jouer \u00e0 la marchande ou au serveur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le deuxi\u00e8me bonheur de <em>Perfect Days<\/em> est d\u2019y retrouver le Wenders qu\u2019on aime, et qui s\u2019\u00e9tait souvent \u00e9gar\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es (les \u00ab sc\u00e9narios en b\u00e9ton \u00bb ne conviennent d\u00e9cid\u00e9ment pas \u00e0 son temp\u00e9rament). L\u2019homme capable de construire un film sur un argument minimaliste et de proposer un cin\u00e9ma de la contemplation qui soit constamment captivant. Sur un pareil sujet, tant d\u2019autres nous auraient barb\u00e9s (ou nous auraient inflig\u00e9 un pamphlet social mis\u00e9rabiliste, ou bien une niaise parabole New Age). Au contraire, de m\u00eame qu\u2019un film sur l\u2019ennui n\u2019a pas \u00e0 \u00eatre ennuyeux, Wenders prouve qu\u2019on peut d\u00e9peindre un personnage s\u2019\u00e9tant volontairement choisi une existence routini\u00e8re et monotone \u2013 condition paradoxale de l\u2019exercice de son autonomie et de sa disponibilit\u00e9 au pr\u00e9sent \u2013 sans que le film le soit lui-m\u00eame, monotone. Notamment par les variations constantes des angles de prises de vue et des longueurs de plans dans l\u2019appr\u00e9hension de l\u2019espace, la saisie des gestes quotidiens et des d\u00e9placements du protagoniste. Ainsi, par la gr\u00e2ce de la mise en sc\u00e8ne, chaque matin est r\u00e9ellement pour Hirayama un nouveau matin, propre \u00e0 faire na\u00eetre sur son visage un sourire ind\u00e9finissable, indice de sa pr\u00e9sence au monde dans ses manifestations les plus fugitives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le cin\u00e9ma \u00e9tant par ailleurs un art de la contingence transform\u00e9e en n\u00e9cessit\u00e9, il me para\u00eet aussi que les contraintes du tournage ont \u00e9t\u00e9 b\u00e9n\u00e9fiques au film. En raison des disponibilit\u00e9s de Koji Yakusho, Wenders n\u2019a dispos\u00e9 que de seize jours de tournage, au lieu des six semaines initialement pr\u00e9vues. Seize jours de tournage, cela signifie une cinquantaine de plans par jour. Cette vitesse d\u2019ex\u00e9cution a certainement compt\u00e9 dans la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de touche du film.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span class=\"note\">1. Hirayama n\u2019est pas le premier photographe amateur du cin\u00e9ma de Wenders. Mais c\u2019est pour de tout autres raisons que Philip Winter (R\u00fcdiger Vogler) maniait le Polaro\u00efd dans <em>Alice dans les villes<\/em>. De la photographie, ce journaliste \u00e0 la d\u00e9rive attendait une sorte d\u2019attestation d\u2019existence (de lui-m\u00eame et du monde). Tandis que <em>Perfect Days<\/em> n\u2019a rien d\u2019un film existentialiste. D\u2019Hirayama, on pourrait dire que tout en pratiquant une forme d\u2019adh\u00e9sion au monde, il s\u2019emploie n\u00e9anmoins \u00e0 le redoubler par la photographie, ce qui implique <em>a minima<\/em> une distance et un regard d\u2019artiste. Par l\u00e0, <em>Perfect Days<\/em> d\u00e9joue une lecture simpliste qui verrait dans l\u2019existence que s\u2019est choisie Hirayama une \u00ab simple \u00bb forme d\u2019asc\u00e8se &ndash; rapportable ou non \u00e0 la tradition philosophique japonaise.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cin\u00e9ma est entre autres choses un art de la v\u00e9rit\u00e9 des gestes. Si un romancier vous assure que son personnage, \u00e9b\u00e9niste de son \u00e9tat, est un artisan probe ayant le savoir-faire de son m\u00e9tier et la ma\u00eetrise de ses outils, vous le croyez sur parole et votre imagination fait le reste. 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