{"id":144,"date":"2006-10-15T13:36:29","date_gmt":"2006-10-15T13:36:29","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=144"},"modified":"2008-10-07T16:11:05","modified_gmt":"2008-10-07T14:11:05","slug":"jacques-sternberg","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=144","title":{"rendered":"La sortie est au fond de l&rsquo;espace"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/sternberg.jpg\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab J\u2019ai toujours eu l\u2019impression d\u2019\u00eatre en sursis \u00bb. La mort fut l\u2019une des grandes obsessions de Jacques Sternberg, et si la sienne &#8211; survenue le 11 octobre &#8211; nous frappe d\u2019une m\u00e9lancolie particuli\u00e8re, c\u2019est qu\u2019il \u00e9tait de ces auteurs avec lesquels ses lecteurs nouent une relation affective tr\u00e8s forte. Il suffisait d\u2019imaginer cet automobilophobe convaincu circulant en Solex, l\u2019\u00e9ternel bonnet enfonc\u00e9 sur la t\u00eate, ou barrant son d\u00e9riveur (la voile fut, avec le jazz et l\u2019\u00e9criture, la grande ivresse de sa vie) pour que la journ\u00e9e s\u2019\u00e9claire. Entre membres de la confr\u00e9rie, on s\u2019\u00e9changeait son nom comme un mot de passe, et tout sternbergophile a ressenti un petit frisson en mettant la main chez un bouquiniste sur un titre rare qui manquait \u00e0 sa biblioth\u00e8que.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/sternberg-survivant.jpg\" align=\"left\" hspace=\"10\" \/>N\u00e9 \u00e0 Anvers en 1923, adolescent durant la guerre, Sternberg n&rsquo;avait d\u00fb qu&rsquo;\u00e0 une circonstance inou\u00efe d&rsquo;\u00e9chapper d\u2019extr\u00eame justesse \u00e0 la d\u00e9portation ; l\u2019absurde et l\u2019humour noir se conjugueront toujours chez lui \u00e0 une conscience aigu\u00eb du n\u00e9ant, et ce n\u2019est pas pour sacrifier au go\u00fbt de la formule qu\u2019il titrera <em>Vivre en survivant<\/em> le meilleur de ses trois livres autobiographiques. Le th\u00e8me concentrationnaire court en filigrane des <em>Contes glac\u00e9s<\/em> : l\u2019une de ses nouvelles les plus terribles raconte l\u2019embarquement de la population terrestre dans des fus\u00e9es interplan\u00e9taires qui ne partiront jamais, parce que ce sont des fours cr\u00e9matoires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/jetaime.jpg\" align=\"right\" hspace=\"10\" \/>\u00c9tabli \u00e0 Paris \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940, Sternberg \u00e9crit comme un forcen\u00e9, se voit refus\u00e9 par tous les \u00e9diteurs avant de trouver preneur chez Minuit et Losfeld, survit gr\u00e2ce \u00e0 des emplois d\u00e9risoires : emballeur, manutentionnaire, dactylo, r\u00e9dacteur de circulaires&#8230; Ces derni\u00e8res occupations lui permettent au moins d\u2019\u00e9crire en douce en faisant semblant de r\u00e9pondre au courrier, et de ron\u00e9otyper clandestinement un fanzine, <em>Le Petit Silence illustr\u00e9<\/em>. Il se vengera de ces ann\u00e9es de vache maigre en concoctant un amusant <em>Manuel du parfait secr\u00e9taire commercial<\/em> et en parsemant son \u0153uvre de notations drolatiques sur l\u2019ennui de la vie de bureau, depuis son roman <em>l\u2019Employ\u00e9<\/em> jusqu\u2019au sc\u00e9nario de <em>Je t\u2019aime, je t\u2019aime<\/em> qu\u2019il \u00e9crira pour Alain Resnais [1]. Ce tr\u00e8s beau film sur le th\u00e8me du voyage dans le temps est un concentr\u00e9 de son univers. Claude Ridder, l\u2019\u00e9crivain au d\u00e9sespoir souriant, lui ressemble comme un fr\u00e8re ; quant \u00e0 Catrine, c\u2019est la femme sternbergienne par excellence, celle qu\u2019on verra repara\u00eetre dans <em>le C\u0153ur froid<\/em>, <em>Suite pour Evelyne<\/em> et tant d\u2019autres : myst\u00e9rieuse et fascinante, en marge de tout, vivant au jour le jour \u00e0 la fa\u00e7on des chats. Le misanthrope auteur de <em>Toi, ma nuit<\/em> cachait peut-\u00eatre un romantique ; il aura en tout cas \u00e9t\u00e9 un grand peintre de la rencontre amoureuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/sternberg-terreur.jpg\" align=\"left\" hspace=\"10\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sternberg occupe une place \u00e0 part dans le paysage litt\u00e9raire francophone. Il pr\u00e9f\u00e9rait l\u2019insolite \u00e0 l\u2019introspection, la d\u00e9rision \u00e0 l\u2019analyse psychologique. Il aura pass\u00e9 sa vie \u00e0 m\u00e9langer les genres en mettant \u00ab de l\u2019humour dans l\u2019\u00e9pouvante et du r\u00e9alisme quotidien dans la science-fiction \u00bb. \u00ab Marginal dans des genres marginaux \u00bb, le fantastique et la science-fiction ne l\u2019auront int\u00e9ress\u00e9 que comme un cadre o\u00f9 faire passer sa vision ac\u00e9r\u00e9e de l\u2019absurdit\u00e9 du monde moderne et de la condition terrestre, son angoisse devant le cauchemar de la vie quotidienne. S\u2019il a sign\u00e9 des romans torrentiels (<em>Un jour ouvrable<\/em>, qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait entre tous) et touch\u00e9 \u00e0 tous les genres, du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019essai et de la chronique au pamphlet, c\u2019est dans le conte bref, avec chute implacable, qu\u2019il aura donn\u00e9 le meilleur de lui-m\u00eame (il en a sign\u00e9 pr\u00e8s de 1500), raison possible de son audience longtemps confidentielle &#8211; dans la mesure o\u00f9 ce genre, tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9 outre-Manche et outre-Atlantique, est peu pris\u00e9 du lectorat francophone. C\u2019est d\u2019ailleurs du c\u00f4t\u00e9 des anglo-saxons (de Roald Dahl aux humoristes du <em>New Yorker<\/em>) qu\u2019il faut chercher sa vraie famille litt\u00e9raire, et l\u2019on songe \u00e0 Fredric Brown en lisant cette impeccable nouvelle expresse qui ruine en une phrase la pr\u00e9tention du genre humain \u00e0 se croire le centre de l\u2019univers : \u00ab Quand les \u00e9normes insectes venus d\u2019autre part virent pour la premi\u00e8re fois des hommes de la Terre, ils not\u00e8rent, stup\u00e9faits et tr\u00e8s effray\u00e9s : <em>ce sont d\u2019\u00e9normes insectes<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le talent de l\u2019\u00e9crivain ne doit pas faire oublier l\u2019importance de son travail \u00e9ditorial. Conseiller litt\u00e9raire de la revue <em>Plexus<\/em>, directeur de la collection \u00ab Humour secret \u00bb chez Julliard, cheville ouvri\u00e8re des anthologies \u00ab Plan\u00e8te \u00bb qui firent date (<em>les Chefs-d\u2019\u0153uvre du rire, du crime, de l\u2019\u00e9pouvante, de l\u2019\u00e9rotisme, du dessin d\u2019humour<\/em>, etc.), passionn\u00e9 d\u2019art graphique auquel il a consacr\u00e9 de superbes albums (<em>le Tour du monde en 300 gravures<\/em>, <em>Un si\u00e8cle de dessins contestataires<\/em>), Sternberg a \u00e9t\u00e9 l\u2019artisan de red\u00e9couvertes majeures dans des domaines longtemps n\u00e9glig\u00e9s par l\u2019\u00e9dition francophone. Si l\u2019on trouve aujourd\u2019hui James Thurber et Robert Benchley en collection de poche, c\u2019est entre autres \u00e0 lui qu\u2019on le doit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sternberg reste lui-m\u00eame un auteur \u00e0 (re)d\u00e9couvrir. Folio et Labor ont r\u00e9\u00e9dit\u00e9 plusieurs de ses livres. Ouvrez-les : vous ne regretterez pas le voyage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">1. Le sc\u00e9nario a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 chez Losfeld. Sa pr\u00e9face est un texte passionnant sur le fonctionnement concret de la cr\u00e9ation, le travail de longue haleine de sc\u00e9narisation d\u2019un film et la relation sc\u00e9nariste-metteur en sc\u00e8ne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab J\u2019ai toujours eu l\u2019impression d\u2019\u00eatre en sursis \u00bb. La mort fut l\u2019une des grandes obsessions de Jacques Sternberg, et si la sienne &#8211; survenue le 11 octobre &#8211; nous frappe d\u2019une m\u00e9lancolie particuli\u00e8re, c\u2019est qu\u2019il \u00e9tait de ces auteurs avec lesquels ses lecteurs nouent une relation affective tr\u00e8s forte. 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