{"id":1534,"date":"2025-02-23T10:33:47","date_gmt":"2025-02-23T08:33:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=1534"},"modified":"2025-07-20T11:21:53","modified_gmt":"2025-07-20T09:21:53","slug":"les-annees-reprise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=1534","title":{"rendered":"Les ann\u00e9es Reprise"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/de-reprise-00.jpg\" width=\"500\" height=\"375\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les albums de Duke Ellington enregistr\u00e9s au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 pour Reprise \u2013&nbsp;le label de Frank Sinatra&nbsp;\u2013 forment un curieux m\u00e9lange, reflet d\u2019une \u00e9poque de transition o\u00f9 Ellington cherchait \u00e0 se relancer apr\u00e8s la fin de son contrat chez Columbia. Les temps devenaient durs pour les derniers big bands survivants de l\u2019\u00e8re du swing (Count Basie, Woody Herman\u2026). Entretenir un grand orchestre co\u00fbtait cher, il fallait encha\u00eener les tourn\u00e9es \u00e9puisantes. Or le jeune public dansant se d\u00e9tournait des rythmes du jazz pour leur pr\u00e9f\u00e9rer ceux du rock and roll. <\/p>\n<p>Le programme des albums refl\u00e8te cela, qui alterne projets ambitieux et tentatives de d\u00e9crocher un hit dans les juke-boxes en enregistrant des succ\u00e8s pop du moment, et m\u00eame les chansons du film <em>Mary Poppins<\/em> !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ces albums peuvent se classer en trois cat\u00e9gories : <\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">1. <em>L\u2019ambition<\/em>. Dans le sillage de projets ant\u00e9rieurs pour Columbia, Ellington et son alter ego compositeur et orchestrateur Billy Strayhorn (qu\u2019il faut consid\u00e9rer comme le co-auteur de tous les albums de la p\u00e9riode) poursuivent leur ambition d\u2019\u00e9largir le langage du jazz en \u0153uvrant dans le format de la suite \u00e9tendue aux dimensions d\u2019un 33 tours entier. <em>Afro-Bossa<\/em>, tr\u00e8s belle s\u00e9quence de douze miniatures orf\u00e9vr\u00e9es avec invention, se hausse au niveau des meilleures r\u00e9ussites du tandem dans le genre. Ce disque n\u00e9glig\u00e9 m\u00e9riterait d\u2019avoir une r\u00e9putation \u00e9gale \u00e0 celle de <em>Far East Suite<\/em>, <em>New Orleans Suite<\/em> ou <em>The Afro-Eurasian Eclipse<\/em>. Quant \u00e0 <em>The Symphonic Ellington<\/em>, c\u2019est un rare exemple convaincant de mariage entre un orchestre de jazz et un orchestre symphonique. Ces deux albums sont les plus accomplis de la p\u00e9riode. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de quoi, les <em>Jazz Violin Sessions<\/em>, avec pour solistes Svend Asmuden, St\u00e9phane Grappelli et Ray Nance, se r\u00e9v\u00e8lent quelque peu soporifiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/de-reprise-01.jpg\" width=\"500\" height=\"250\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">2. <em>La r\u00e9trospection<\/em>. Simultan\u00e9ment, Ellington et Strayhorn jettent un regard r\u00e9trospectif en enregistrant avec de nouveaux arrangements les grands classiques de l\u2019\u00e8re du swing. L\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019une telle entreprise et le titre des albums sont significatifs d\u2019un basculement d\u2019\u00e9poque : <em>Will Big Bands Ever Come Back?<\/em> et <em>Recollections of the Big Band Era<\/em>. Une page de l\u2019histoire du jazz est en train de se tourner *. L\u2019\u00e8re des big bands lance ses derniers feux, ses artisans n\u2019en ont que trop conscience et revisitent une derni\u00e8re fois un pass\u00e9 glorieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/de-reprise-02.jpg\" width=\"500\" height=\"252\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">3. La <em>prospection<\/em> d\u2019un nouveau public plus jeune et\/ou plus populaire, dont t\u00e9moignent en premier lieu deux albums \u00ab&nbsp;commerciaux&nbsp;\u00bb de <em>pop covers<\/em>, <em>Ellington&nbsp;\u201965<\/em> et <em>Ellington&nbsp;\u201966<\/em>, d\u2019int\u00e9r\u00eat fort in\u00e9gal. Si elles s\u2019\u00e9coutent sans d\u00e9plaisir, ces s\u00e9ances confirment qu\u2019en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, une chanson pop ou de vari\u00e9t\u00e9 offre des possibilit\u00e9s harmoniques limit\u00e9es de d\u00e9veloppement d\u2019une improvisation de jazz, au-del\u00e0 de la simple paraphrase. Curieusement, c\u2019est l\u2019improbable <em>Duke Ellington Plays with the Original Score from Walt Disney\u2019s Mary Poppins<\/em> qui se r\u00e9v\u00e8le le plus intrigant et le plus r\u00e9ussi du lot gr\u00e2ce \u00e0 la science d\u2019arrangeur de Strayhorn, illustrant sa conviction intime que tout mat\u00e9riau musical, f\u00fbt-il le plus quelconque, est susceptible d\u2019\u00eatre transcend\u00e9 **. <\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il est difficile de d\u00e9cider avec certitude \u00e0 qui revient l\u2019initiative de telles s\u00e9ances, si elle \u00e9manait d\u2019Ellington lui-m\u00eame (toujours soucieux, tout en menant ses projets personnels, de d\u00e9crocher des succ\u00e8s de vente pour assurer la mat\u00e9rielle) ou des producteurs de Reprise. Dans le cas de <em>Mary Poppins<\/em>, on sait que c\u2019est Walt Disney en personne qui commandita les s\u00e9ances d\u2019enregistrement comme on s\u2019offre un cadeau royal, en d\u00e9clarant : \u00ab Je me fiche de savoir si nous allons vendre un seul disque, je veux juste entendre ce que vous allez faire de cette musique. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/de-reprise-03.jpg\" width=\"500\" height=\"249\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/de-reprise-04.jpg\" width=\"400\" height=\"375\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La signature d\u2019un contrat avec Reprise avait \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9e en grande pompe. Ellington aurait carte blanche, \u00e0 la fois pour enregistrer ses propres disques et pour jouer un r\u00f4le de <em>talent scout<\/em>. \u00c0 consid\u00e9rer le calendrier des enregistrements, il est \u00e9vident qu\u2019il prit ce double r\u00f4le \u00e0 c\u0153ur, d\u00e9ployant une activit\u00e9 intense en studio tout en produisant quelques albums d\u2019autres musiciens (dont un Bud Powell enregistr\u00e9 \u00e0 Paris). Mais il para\u00eet non moins \u00e9vident que cette initiative s\u2019essouffla rapidement, si bien que cette rencontre entre un tout grand musicien et un excellent label ind\u00e9pendant (mais dont les cadres, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, dou\u00e9s pour produire et mettre en march\u00e9 de bons albums de vari\u00e9t\u00e9s, avaient peu d\u2019affinit\u00e9s avec le jazz) fait l\u2019effet d\u2019une occasion manqu\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le corpus Reprise en son entier, dans ses in\u00e9galit\u00e9s m\u00eames, int\u00e9resse n\u00e9anmoins parce qu\u2019il t\u00e9moigne d\u2019un moment particulier \u00e0 la fois dans la carri\u00e8re d\u2019Ellington et dans l\u2019histoire du jazz. Et, ce n\u2019est pas n\u00e9gligeable, il dispense de bout en bout un pur plaisir d\u2019\u00e9coute gr\u00e2ce au talent des techniciens de chez Reprise. Rarement le <em>son<\/em> incomparable de l\u2019orchestre d\u2019Ellington, la richesse de sa texture auront \u00e9t\u00e9 aussi bien capt\u00e9s par des microphones. C\u2019est en soi une source de volupt\u00e9, m\u00eame lorsque l\u2019orchestre exerce son talent sur un mat\u00e9riau indiff\u00e9rent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span class=\"note\">* Une page de l\u2019histoire de la culture populaire am\u00e9ricaine, pourrait-on ajouter. C\u2019est grosso modo \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque que le syst\u00e8me des studios hollywoodiens se disloque, et qu\u2019on peut dater la fin du grand cin\u00e9ma am\u00e9ricain classique.<br \/>\n** Strayhorn : \u00ab If I\u2019m working on a tune, I don\u2019t want to <em>think<\/em> it\u2019s bad. It\u2019s just the tune, and I have to work with it. It\u2019s not a matter of wether it\u2019s good or bad\u2026 You still have to say something wether you\u2019re doing pop tunes, <em>Mary Poppins<\/em>, or anything else. You have to say <em>what<\/em> you feel about <em>this<\/em> tune to the people, so that when they hear it they say, \u201cI know that\u2019s Duke Ellington. I know that sound \u2013&nbsp;it\u2019s distinct and different from anybody else\u2019s.\u201d \u00bb (Entretien avec Stanley Dance, 1966.)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" align=\"left\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" \/>Duke Ellington, <em>The Reprise Studio Recordings 1962-1965<\/em>. Mosaic Records, r\u00e9\u00e9d. Warner\/Rhino. Excellent livret de l\u2019historien et pianiste Mark Tucker.<br \/>\nNon repris dans le coffret : 1. Un album oubliable avec la chanteuse su\u00e9doise Alice Babs, <em>Serenade to Sweden<\/em>. 2. L\u2019agr\u00e9able <em>Francis A. &#038; Edward K.<\/em>, qui est avant tout un album de Frank Sinatra accompagn\u00e9 par l\u2019orchestre d\u2019Ellington.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/de-reprise-05.jpg\" width=\"376\" height=\"130\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les albums de Duke Ellington enregistr\u00e9s au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 pour Reprise \u2013&nbsp;le label de Frank Sinatra&nbsp;\u2013 forment un curieux m\u00e9lange, reflet d\u2019une \u00e9poque de transition o\u00f9 Ellington cherchait \u00e0 se relancer apr\u00e8s la fin de son contrat chez Columbia. 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