{"id":1595,"date":"2025-07-19T12:44:33","date_gmt":"2025-07-19T10:44:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=1595"},"modified":"2025-07-29T11:03:00","modified_gmt":"2025-07-29T09:03:00","slug":"limage-absente","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=1595","title":{"rendered":"L&rsquo;image absente"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">L\u2019art du cin\u00e9ma consiste parfois \u00e0 susciter des images d\u2019autant plus fortes qu\u2019elles ne figurent <em>pas<\/em> dans le film mais se trouvent nulle part ailleurs que dans la t\u00eate du spectateur. C\u2019est le ressort bien connu de la <em>Lubitsch\u2019s touch<\/em>. La cam\u00e9ra s\u2019arr\u00eate au seuil d\u2019une porte close, \u00e0 nous d\u2019imaginer ce qui se passe derri\u00e8re : le gag est d\u2019autant plus dr\u00f4le qu\u2019il n\u2019est pas montr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La parole et, de mani\u00e8re indissociable, la mise en sc\u00e8ne de cette parole, son incarnation dans une voix, un corps d&rsquo;acteur ont le pouvoir de g\u00e9n\u00e9rer ces images absentes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Soit le monologue g\u00e9nial de <em>Faisons un r\u00eave\u2026<\/em>, tout d\u2019attente impatiente et de d\u00e9sir f\u00e9brile. Un \u0153il sur la pendulette de son bureau, Sacha Guitry imagine \u00e0 voix haute et <em>en temps r\u00e9el<\/em> le trajet dans Paris de sa future amante Jacqueline Delubac pour arriver jusqu\u2019\u00e0 lui. Elle quitte son appartement de l\u2019avenue de l\u2019Alma, h\u00e8le un taxi. La voiture traverse les Champs-\u00c9lys\u00e9es, emprunte la rue Washington qui n\u2019en finit pas, passe devant la grande horloge, tourne dans le boulevard Haussmann \u2013 \u00ab va, prends-le, mon amour, je te le donne, le boulevard Haussmann ! \u00bb \u2013, contourne la statue de Shakespeare, s\u2019engage dans l\u2019avenue de Messine, r\u00e9troc\u00e8de en seconde, se trompe d\u2019adresse, avance encore un peu, d\u00e9pose enfin sa passag\u00e8re. Celle-ci traverse l&rsquo;avenue en regardant craintivement \u00e0 droite et \u00e0 gauche (\u00ab mais non, \u00e0 cette heure-ci, qui veux-tu qui te regarde ? \u00bb), franchit la porte coch\u00e8re. Elle gravit l\u2019escalier, elle va sonner, elle va sonner\u2026 Pourquoi ne sonne-t-elle pas ? <\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Filmage en plans longs qui renforcent l\u2019impression de temps r\u00e9el ; g\u00e9nie verbal de Guitry, comme enivr\u00e9 de sa propre parole, timbre hypnotisant de sa voix, science de la diction et du phras\u00e9, des pauses et des reprises ; mais aussi \u00e9conomie parfaite de la gestuelle et des d\u00e9placements : gestes des bras, des mains mimant le trajet, mobilit\u00e9 du regard dirig\u00e9 hors-champ vers un \u00e9cran imaginaire o\u00f9 Guitry projette en pens\u00e9e sa vision, en dirigeant comme \u00e0 distance l&rsquo;action des personnages *&#8230; La puissance hallucinatoire de ce monologue est telle qu\u2019on peut ais\u00e9ment se convaincre d\u2019avoir bel et bien <em>vu<\/em> le taxi avalant la rue Washington, la statue de Shakespeare dress\u00e9e boulevard Haussmann. <\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/sg-fr-01.jpg\" width=\"500\" height=\"375\" \/><br \/>\n<span class=\"note\">\u00ab Elle descend l&rsquo;escalier&#8230; \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/sg-fr-02.jpg\" width=\"500\" height=\"375\" \/><br \/>\n<span class=\"note\">\u00ab Elle passe devant l&rsquo;horloge de pr\u00e9cision<BR>qui retarde d&rsquo;une heure trente-cinq depuis un an et demi&#8230; \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/sg-fr-03.jpg\" width=\"500\" height=\"375\" \/><br \/>\n<span class=\"note\">\u00ab Elle tourne autour de la statue de Shakespeare&#8230; \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Autre monologue. Dans <em>Rebecca<\/em>, Laurence Olivier d\u00e9voile enfin \u00e0 Joan Fontaine la vraie nature de Rebecca et les circonstances v\u00e9ritables de sa mort. Un cin\u00e9aste moyen aurait \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 d\u2019illustrer ce r\u00e9cit par des images en flash-back avec, en voix off, la confession d\u2019Olivier. Rien de tel chez Hitchcock, qui s\u2019emploie au contraire \u00e0 susciter la pr\u00e9sence d\u2019une absente. Cette \u00e9vocation s\u2019accomplit dans un admirable mouvement de cam\u00e9ra, d\u2019abord l\u00e9g\u00e8rement ascendant, puis panoramique de la droite vers la gauche (soit du pr\u00e9sent vers le pass\u00e9), qui r\u00e9v\u00e8le progressivement le d\u00e9cor de la pi\u00e8ce \u2013 d\u00e9cor vide de pr\u00e9sence humaine mais hant\u00e9 par le fant\u00f4me de Rebecca \u2013 pour aboutir aux pieds d\u2019Olivier, o\u00f9 se trouve le corps (absent) de la morte&nbsp;**.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/ah-r-01.jpg\" width=\"500\" height=\"375\" \/><br \/>\n<span class=\"note\">Le cendrier n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 vid\u00e9 depuis la mort de Rebecca. Nous voici transport\u00e9 dans le pass\u00e9 :<BR>elle vient d&rsquo;\u00e9teindre sa derni\u00e8re cigarette, se l\u00e8ve&#8230;<\/span><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/ah-r-02.jpg\" width=\"500\" height=\"375\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/ah-r-03.jpg\" width=\"500\" height=\"375\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img21\/ah-r-05.jpg\" width=\"500\" height=\"375\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le trajet en taxi de Jacqueline Delubac ; les derniers instants de la vie de Rebecca : ces images non montr\u00e9es n\u2019en font pas moins partie int\u00e9grante du film et s\u2019incorporent au souvenir qu\u2019on en conserve. Revoyant un film des ann\u00e9es plus tard, on est parfois surpris de n\u2019y pas trouver des images qu\u2019on \u00e9tait pourtant convaincu d\u2019y avoir vues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span class=\"note\">* Comme le remarque tr\u00e8s justement Philippe Arnaud, pour l\u2019amant de <em>Faisons un r\u00eave\u2026<\/em>, le d\u00e9sir est ins\u00e9parable de sa mise en sc\u00e8ne. Cf. le collectif <em>Sacha Guitry, cin\u00e9aste<\/em>, Festival international du film de Locarno\/Yellow Now, 1993, p. 175.<br \/>\n** \u00c0 relever aussi dans cette sc\u00e8ne, le r\u00f4le important de la musique de Franz Waxman, qui concourt \u00e0 l\u2019\u00e9gal de la mise en sc\u00e8ne hitchcockienne \u00e0 faire na\u00eetre la vision d\u2019images absentes.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019art du cin\u00e9ma consiste parfois \u00e0 susciter des images d\u2019autant plus fortes qu\u2019elles ne figurent pas dans le film mais se trouvent nulle part ailleurs que dans la t\u00eate du spectateur. C\u2019est le ressort bien connu de la Lubitsch\u2019s touch. 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