{"id":239,"date":"2008-10-04T14:54:24","date_gmt":"2008-10-04T12:54:24","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=239"},"modified":"2012-09-05T19:10:52","modified_gmt":"2012-09-05T17:10:52","slug":"dortmunder-en-pieces-detachees","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=239","title":{"rendered":"Dortmunder en pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">John Archibald Dortmunder est un accident g\u00e9n\u00e9tique. Pour comprendre les circonstances de sa naissance, un retour en arri\u00e8re s\u2019impose. Ceux qui connaissent l\u2019histoire peuvent sauter les deux prochains paragraphes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img2\/dw08.jpg\" align=\"left\" height=\"292\" hspace=\"10\" width=\"120\" \/>En 1962, Donald Westlake publie <em>The Hunter<\/em> (<em>Comme une fleur<\/em>) sous le pseudonyme de Richard Stark : premier d\u2019une longue s\u00e9rie de polars mettant en sc\u00e8ne le truand Parker \u2014 mais cela, il l\u2019ignore encore : c\u2019est \u00e0 la demande de l\u2019\u00e9diteur qu\u2019il en fera un personnage r\u00e9current. \u00ab Je m\u2019\u00e9tais dit qu\u2019une fa\u00e7on d\u2019aborder l\u2019\u00e9motion dans le genre policier \u00e9tait de la supprimer totalement. J\u2019avais \u00e9crit plusieurs livres pour Random House, et je voulais tenter quelque chose d\u2019un peu diff\u00e9rent chez un autre \u00e9diteur. C\u2019est ainsi que j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019\u00e9crire un roman en laissant l\u2019\u00e9motion de c\u00f4t\u00e9 <span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">1<\/span>. \u00bb Parker est un braqueur professionnel, brutal et sans scrupules. Ses aventures ob\u00e9issent \u00e0 un sch\u00e9ma quasi immuable (au d\u00e9but surtout; par la suite, la s\u00e9rie \u00e9voluera) : pr\u00e9paration minutieuse d\u2019un coup, r\u00e9union d\u2019une \u00e9quipe plus ou moins comp\u00e9tente, ex\u00e9cution sans faille du casse, apr\u00e8s quoi se glisse une anicroche qui oblige Parker \u00e0 r\u00e9parer les pots cass\u00e9s en laissant derri\u00e8re lui des monceaux de cadavres. C\u2019est de la litt\u00e9rature industrielle si l\u2019on veut, mais parfaitement usin\u00e9e. On peut m\u00eame y lire en filigrane un commentaire sur la d\u00e9gradation du r\u00eave am\u00e9ricain et son contrecoup sur les classes moyennes \u2014 et plus fondamentalement encore, sur l\u2019autodestruction du capitalisme par les moyens m\u00eames qui le constituent. Le cow-boy romantique d\u2019autrefois est devenu un gangster insensible et implacable. En m\u00eame temps, comme on l\u2019a souvent remarqu\u00e9, Parker personnifie le \u00ab dernier des travailleurs ind\u00e9pendants \u00bb. C\u2019est un loup solitaire et anachronique (au d\u00e9but de <em>Comme une fleur<\/em>, il franchit rageusement <em>\u00e0 pied<\/em> le pont George Washington, seul de son esp\u00e8ce au milieu de la soci\u00e9t\u00e9 automobile), un artisan du casse face au trust du crime organis\u00e9 (ce gangst\u00e9risme salari\u00e9 et fonctionnaris\u00e9 qui repr\u00e9sente l\u2019envers exact, la doublure du syst\u00e8me capitaliste, et qu\u2019il affronte dans <em>la Clique<\/em>). Dans <em>le Septi\u00e8me<\/em>, qui sont les complices de Parker ? Des ch\u00f4meurs, des d\u00e9class\u00e9s, des petits artisans : l\u2019ancien patron d\u2019un cin\u00e9ma de quartier qui a d\u00fb fermer ses portes depuis que la t\u00e9l\u00e9vision cloue les gens chez eux ; un \u00e9b\u00e9niste en faillite dont les meubles (d\u2019excellente facture, mais d\u2019un prix de revient trop \u00e9lev\u00e9) ne pouvaient rivaliser avec la concurrence de la fabrication industrielle (m\u00e9diocre mais bon march\u00e9) ; et ainsi de suite. Pour survivre, tous n\u2019ont d\u2019autre ressource que de se reconvertir dans le crime (artisanal, lui aussi). Tous seront impitoyablement flingu\u00e9s. M\u00eame au sein d\u2019une s\u00e9rie r\u00e9p\u00e9titive (et peut-\u00eatre en raison m\u00eame de ce caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif qui est comme le miroir de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle), Stark-Westlake parvient \u00e0 injecter un propos incisif, fond\u00e9 sur une observation sociologique et comportementale pr\u00e9cise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img2\/dw09.jpg\" align=\"right\" height=\"160\" hspace=\"10\" width=\"106\" \/>Et Dortmunder ? Patience, il arrive. En 1967, Westlake s\u2019embourbe dans la r\u00e9daction d\u2019un nouveau Parker. Il d\u00e9cide alors de recommencer le livre en le transformant en com\u00e9die. Ce sera <em>Pierre qui roule<\/em>, premier \u00e9pisode de la geste de Dortmunder, le guignard de la cambriole, l\u2019antith\u00e8se burlesque de Parker. La saga de Parker \u00e9tait une parodie s\u00e9rieuse du style comportemental h\u00e9rit\u00e9 du roman <em>hard-boiled<\/em>. Les Dortmunder seront la parodie de cette parodie. Et le comble sera atteint dans <em>Jimmy the Kid<\/em>, dans lequel Dortmunder et Kelp s\u2019inspirent\u2026 d\u2019un roman de Richard Stark pour monter un kidnapping d\u2019enfant. Et naturellement tout ce qui r\u00e9ussit \u00e0 la perfection pour Parker foire lamentablement pour Dortmunder et sa bande de bras cass\u00e9s. C\u2019est un sommet d\u2019autod\u00e9rision.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img2\/dw10.jpg\" align=\"left\" height=\"160\" hspace=\"10\" width=\"107\" \/>Dortmunder, pas plus que Parker, n\u2019avait \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour devenir le h\u00e9ros d\u2019une s\u00e9rie. Les voies de la cr\u00e9ation \u00e9tant impr\u00e9visibles, il aura inspir\u00e9 \u00e0 Westlake une douzaine de romans, ainsi qu\u2019une poign\u00e9e de nouvelles publi\u00e9es au fil des ans dans des journaux et des magazines, et que voici r\u00e9unies en recueil. Romancier jusqu\u2019au bout des ongles, Westlake est aussi un excellent nouvelliste, comme en t\u00e9moignaient d\u00e9j\u00e0 <em>Dr\u00f4le d\u2019alibi<\/em> et <em>En pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es<\/em>. On y perd in\u00e9vitablement les digressions, le plaisir de musarder en multipliant personnages et situations qui se t\u00e9lescopent, qui font le charme de ses romans. Mais la dr\u00f4lerie, le ton satirique, le sens de l\u2019absurde sont au rendez-vous, de m\u00eame que l\u2019invention toujours renouvel\u00e9e de situations ahurissantes. Les aspirants nouvellistes appr\u00e9cieront son sens de l\u2019<em>attaque<\/em> digne d\u2019un grand soliste de jazz, la premi\u00e8re phrase plant\u00e9e comme un dard qui met aussit\u00f4t le lecteur en situation. Le plus souvent, Westlake s\u2019emploie \u00e0 plonger Dortmunder dans un milieu \u00e9tranger (une r\u00e9ception de No\u00ebl, le monde du turf, des collectionneurs d\u2019art friqu\u00e9s ou des joueurs de poker professionnel, et m\u00eame, horreur ! la campagne), o\u00f9 son grand corps efflanqu\u00e9 jure comme un coup de poing au milieu de la figure, et \u00e0 le regarder se d\u00e9patouiller. Avec <em>Quoi encore ?<\/em>, tels Seinfeld, Constanza et leur <em>show about nothing<\/em>, il s\u2019amuse en virtuose \u00e0 construire une nouvelle sur <em>rien<\/em> : Dortmunder sort de chez lui pour faire une course, et c\u2019est tout ; le r\u00e9cit repose sur la difficult\u00e9 insoup\u00e7onn\u00e9e qu\u2019il y a \u00e0 se rendre d\u2019un point A \u00e0 un point B. <em>Trop d\u2019escrocs<\/em>, qui transforme une banque braqu\u00e9e de tous les c\u00f4t\u00e9s en cabine de paquebot des Marx Brothers, est peut-\u00eatre la plus belle fleur du bouquet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le recueil est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une pr\u00e9face dans laquelle Westlake revient avec humour sur la gen\u00e8se du personnage. Comme nagu\u00e8re sa pr\u00e9face \u00e0 <em>Levine<\/em>, c\u2019est un texte passionnant sur le fonctionnement de l\u2019imagination cr\u00e9atrice, la mani\u00e8re dont un personnage vit en soi et ressurgit ponctuellement \u00e0 la faveur d\u2019une image ou d\u2019une phrase qui s\u2019imposent \u00e0 l\u2019esprit avec une \u00e9vidence indubitable. Il y est question aussi de l\u2019importance myst\u00e9rieuse des noms de personnages dans leur caract\u00e9risation. \u00c0 une \u00e9poque, une singuli\u00e8re embrouille contractuelle avec un studio de cin\u00e9ma faillit priver Westlake du droit d\u2019employer le nom de Dortmunder. Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, il suffirait de le rebaptiser pour continuer \u00e0 raconter ses aventures en contrebande. Seulement, aucun autre nom ne collait au personnage, et quand enfin Westlake se d\u00e9cida pour celui de John Rumsey, ce fut pour d\u00e9couvrir ce fait aussi inexplicable qu\u2019irr\u00e9futable : Rumsey \u00e9tait plus petit que Dortmunder ; le premier mesure 1,80 m, le second 1,73 m au maximum. Le caract\u00e8re du personnage s\u2019en trouvait imperceptiblement modifi\u00e9. Et de m\u00eame pour les autres membres de sa bande. En est sortie une curieuse nouvelle, <em>Fugue en crimes mineurs<\/em>, o\u00f9 Dortmunder et Kelp (devenus Rumsey et Algy), ni tout \u00e0 fait eux-m\u00eames ni tout \u00e0 fait deux autres, paraissent se mouvoir dans un univers parall\u00e8le, \u00e0 la fois familier et m\u00e9connaissable, digne de<em> l\u2019Univers en folie<\/em> de Fredric Brown.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/>Donald WESTLAKE, <em>Voleurs \u00e0 la douzaine<\/em> (<em>Thieves\u2019 Dozen<\/em>). Traduction de Jean Esch. Rivages, 2008, 218 p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">1. <em>Polar <\/em>n\u00b0 22, janvier 1982.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>John Archibald Dortmunder est un accident g\u00e9n\u00e9tique. Pour comprendre les circonstances de sa naissance, un retour en arri\u00e8re s\u2019impose. 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