{"id":241,"date":"2008-10-08T21:49:13","date_gmt":"2008-10-08T19:49:13","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=241"},"modified":"2012-04-19T23:03:51","modified_gmt":"2012-04-19T21:03:51","slug":"le-regard-du-sourd","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=241","title":{"rendered":"Le langage du sourd"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img2\/lodge.jpg\" align=\"right\" height=\"160\" hspace=\"10\" width=\"99\" \/>Roman plaisant, plus r\u00e9ussi que le pr\u00e9c\u00e9dent Lodge consacr\u00e9 \u00e0 Henry James, moins enlev\u00e9 que la trilogie de Rummidge, qui reste le chef-d\u2019\u0153uvre de son auteur. Cela n\u2019a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 personne, le titre original, <em>Deaf Sentence<\/em>, rec\u00e8le un jeu de mot intraduisible. La \u00ab sentence du sourd \u00bb \u00e9quivaut \u00e0 une sentence de mort \u2014 <em>death sentence<\/em> \u2014, de mort sociale pour commencer. C\u2019est que l\u00e0 o\u00f9 la c\u00e9cit\u00e9 suscite la compassion, la surdit\u00e9 pr\u00eate \u00e0 rire, en plus de provoquer l\u2019exasp\u00e9ration des proches. Plus profond\u00e9ment, confie Desmond Bates \u00e0 son journal, \u00ab la surdit\u00e9 est une sorte d\u2019avant-go\u00fbt de la mort, une tr\u00e8s longue introduction au long silence dans lequel nous finirons tous par sombrer \u00bb. La surdit\u00e9 comme avant-go\u00fbt de la mort ; la mort des autres (celle d\u2019une premi\u00e8re \u00e9pouse, celle \u00e0 venir d\u2019un p\u00e8re tout aussi sourdingue glissant sur la pente de la s\u00e9nilit\u00e9) comme avant-go\u00fbt de la sienne propre. En contrepoint comique, quelques d\u00e9boires avec une \u00e9tudiante cingl\u00e9e qui pr\u00e9pare une th\u00e8se sur le style des lettres de suicid\u00e9s (\u00e9l\u00e9ment dont le potentiel reste cependant sous-exploit\u00e9). En point d\u2019orgue aux soucis tout relatifs de Bates, une visite \u00e0 Auschwitz et Birkenau \u2014 c\u2019\u00e9tait risqu\u00e9, mais Lodge trouve le ton juste. Tous les fils th\u00e9matiques de la tapisserie se croisent : l\u2019auteur de <em>l\u2019Art de la fiction<\/em> est un vieux pro de la narration, comme en t\u00e9moigne aussi sa ma\u00eetrise des glissements de la premi\u00e8re \u00e0 la troisi\u00e8me personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais revenons au titre du livre. Un jeu de mot peut en cacher un autre. Sauf ignorance de ma part, on a moins pr\u00eat\u00e9 attention \u00e0 la polys\u00e9mie du mot <em>sentence<\/em> : condamnation ou, tout simplement, phrase. <em>Deaf  Sentence<\/em>, c\u2019est aussi la phrase sourde, voire la phrase du sourd (<em>the deaf\u2019s sentence<\/em>). Or, il se trouve que Bates est un professeur de linguistique \u00e0 la retraite. Son m\u00e9tier est pr\u00e9cis\u00e9ment de d\u00e9cortiquer les phrases, le langage et les situations de communication. Et, parmi les morceaux les plus r\u00e9ussis du roman, figurent ceux o\u00f9 Desmond, par automatisme professionnel, analyse <em>en linguiste<\/em> les r\u00e9percussions de sa condition de dur de la feuille sur sa vie mondaine, conjugale et familiale, les malentendus qu\u2019elle engendre ou qu\u2019elle amplifie. Les moments o\u00f9 un quiproquo infime d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en mini-drame domestique entre p\u00e8re et fils ou mari et femme qui ne s\u2019<em>entendent<\/em> pas parce qu\u2019ils ne parlent pas tout \u00e0 fait le m\u00eame langage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Je m\u2019en vais hasarder une g\u00e9n\u00e9ralisation outranci\u00e8re, mais tant pis. Une des forces de la fiction anglo-am\u00e9ricaine (\u00e9crite ou film\u00e9e), c\u2019est que les personnages y sont g\u00e9n\u00e9ralement pourvus d\u2019une profession \u2014 qu\u2019ils exercent de mani\u00e8re cr\u00e9dible. Elle d\u00e9termine des idiosyncrasies, un certain tour d\u2019esprit, une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre au monde et d&rsquo;agir ; elle contribue \u00e0 leur incarnation tout en ayant des r\u00e9percussions sur l\u2019intrigue. Paradigme : le professionnel hawksien (qui n\u2019est, \u00e0 la limite, rien d\u2019autre que son m\u00e9tier). Une des faiblesses fr\u00e9quentes de la fiction francophone (surtout film\u00e9e), c\u2019est que les protagonistes y sont affubl\u00e9s d\u2019une occupation vague (quand ils en ont une), sans incidence apparente sur leurs fins de mois, leur emploi du temps ou leur vision du monde \u2014 d\u2019o\u00f9 qu\u2019on se demande notamment, au prix du m\u00e8tre carr\u00e9, comment ils payent le loyer des appartements o\u00f9 les chefs-d\u00e9corateurs s\u2019obstinent \u00e0 les loger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/>David LODGE, <em>la Vie en sourdine<\/em> (<em>Deaf Sentence<\/em>). Traduction d\u2019Yvonne et Maurice Couturier. Rivages, 2008, 414 p.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img2\/dlmorena.jpg\" height=\"331\" width=\"495\" \/><br \/>\n<small>photo <a href=\"http:\/\/maripositas.over-blog.com\/\" title=\"Maripositas\" target=\"_blank\">Morena<\/a><\/small><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Roman plaisant, plus r\u00e9ussi que le pr\u00e9c\u00e9dent Lodge consacr\u00e9 \u00e0 Henry James, moins enlev\u00e9 que la trilogie de Rummidge, qui reste le chef-d\u2019\u0153uvre de son auteur. Cela n\u2019a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 personne, le titre original, Deaf Sentence, rec\u00e8le un jeu de mot intraduisible. 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