{"id":278,"date":"2009-01-26T10:24:31","date_gmt":"2009-01-26T08:24:31","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=278"},"modified":"2010-10-23T14:10:08","modified_gmt":"2010-10-23T12:10:08","slug":"poetique-de-louys","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=278","title":{"rendered":"Po\u00e9tique de Lou\u00ffs"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img3\/plgl.jpg\" align=\"left\" height=\"240\" hspace=\"10\" width=\"160\" \/>Le format du blog invite \u00e0 la citation courte, et donc \u00e0 privil\u00e9gier l\u2019anecdote. Mais il y a bien autre chose dans cette correspondance qui se lit comme un journal intime. Par exemple, l\u2019ann\u00e9e 1916 est extraordinaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il y a alors dix ans que Lou\u00ffs n\u2019a rien publi\u00e9 d\u2019important. L\u2019\u00e9criture de son roman <em>Psych\u00e9<\/em> s\u2019enlise, il ne le terminera jamais. \u00c0 cette paralysie, plusieurs raisons : le perfectionnisme associ\u00e9 \u00e0 un temp\u00e9rament vell\u00e9itaire qui lui fait abandonner en cours de route la plupart de ses projets, et dieu sait s\u2019il en eut ; un mariage rat\u00e9 et des difficult\u00e9s financi\u00e8res chroniques qui encouragent sa neurasth\u00e9nie ; une passion de plus en plus vive pour les travaux d\u2019\u00e9rudition qui occupent d\u00e9sormais toutes ses nuits (car Lou\u00ffs, qui vit en reclus, lit et travaille la nuit et se couche \u00e0 l\u2019aurore) ; plus fondamentalement enfin, le d\u00e9go\u00fbt croissant des m\u0153urs \u00e9ditoriales : de Mallarm\u00e9, l\u2019auteur de <em>Bilitis<\/em> a h\u00e9rit\u00e9 une extr\u00eame exigence ainsi qu\u2019une \u00ab <em>certaine conception de l\u2019effacement de l\u2019\u00e9crivain<\/em> \u00bb peu en phase avec son temps, qui voit l\u2019essor de la grande presse et la naissance du vedettariat litt\u00e9raire <span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">1<\/span>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Et en 1916, c\u2019est le sursaut. Lou\u00ffs compose avec une rapidit\u00e9 surprenante le po\u00e8me <em>Ishti<\/em> \u2014 qui para\u00eetra significativement sans nom d\u2019auteur, tir\u00e9 \u00e0 un petit nombre d\u2019exemplaires. Il s\u2019attelle \u00e0 formuler les principes de sa <em>Po\u00ebtique<\/em>, en quelques pages limpides et denses qui comptent plus que tout \u00e0 ses yeux. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, un vers revient le hanter : \u00ab <em>Ouvre sur moi tes yeux si tristes et si tendres\u2026<\/em> \u00bb. Il en cherche en vain la trace dans sa biblioth\u00e8que\u2026 pour d\u00e9couvrir avec stup\u00e9faction qu\u2019il en est l\u2019auteur. C\u2019est l\u2019incipit d\u2019un po\u00e8me de jeunesse oubli\u00e9, <em>Pervigilium Mortis<\/em>, qui magnifie son amour pour Marie de R\u00e9gnier. Ce po\u00e8me, il va le reprendre, l\u2019amplifier et le retravailler sans rel\u00e2che, sans se r\u00e9soudre \u00e0 y mettre le point final (le texte ne sera publi\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s sa mort).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les lettres quotidiennes qu\u2019il envoie alors \u00e0 son fr\u00e8re forment un journal de cr\u00e9ation o\u00f9 l\u2019on suit pas \u00e0 pas la gen\u00e8se de ces \u0153uvres, en particulier celle de <em>Po\u00ebtique<\/em>. C\u2019est non seulement passionnant mais extraordinairement \u00e9mouvant \u2014 \u00e0 vrai dire, je ne me souviens pas d\u2019avoir lu document aussi intense sur la lente \u00e9laboration d\u2019une \u0153uvre. Jour apr\u00e8s jour, et quelquefois plusieurs fois par jour, Lou\u00ffs fait part \u00e0 Georges de ses h\u00e9sitations et de ses avanc\u00e9es, du scrupule infini avec lequel il p\u00e8se le choix de chaque mot, la place de chaque virgule. \u00ab <em>Placer le mot : c\u2019est \u00e9crire.<\/em> \u00bb Parall\u00e8lement, il se ressource en relisant encore et toujours ses po\u00e8tes de chevet, Virgile, Ronsard, Corneille, Racine, Hugo, Mallarm\u00e9 \u2014 et cela donne des commentaires aussi lumineux que p\u00e9n\u00e9trants sur le mouvement interne d\u2019une tirade de <em>B\u00e9r\u00e9nice<\/em> ou de <em>Booz endormi<\/em>, la scansion du vers dans les <em>Bucoliques<\/em>, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un rejet ou d\u2019une allit\u00e9ration dans tel ou tel vers\u2026 Son oreille est imparable. On a le sentiment d\u2019entrer avec lui au c\u0153ur du texte, dont le sens et la beaut\u00e9 s\u2019\u00e9clairent et se d\u00e9plient sous nos yeux. Le cr\u00e9ateur, chez Lou\u00ffs, est indissociable du grand lecteur qu\u2019il n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre (pr\u00e9curseur \u00e0 bien des \u00e9gards de ce que l\u2019Universit\u00e9 a baptis\u00e9 depuis micro-lecture et critique interne des \u0153uvres).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les dix proses br\u00e8ves de <em>Po\u00ebtique<\/em> tiennent en quelques pages. Elle lui auront demand\u00e9 quatre cents heures de travail ; on ne compte pas moins de vingt-deux \u00e9tats successifs pour le seul fragment VII, qui est compos\u00e9 de huit phrases. C\u2019est que, revenant \u00e0 l\u2019id\u00e9al symboliste de sa jeunesse, Lou\u00ffs a conscience de r\u00e9diger son testament spirituel. Ordonn\u00e9s suivant une progression musicale, les dix morceaux de <em>Po\u00ebtique<\/em> condensent tout \u00e0 la fois une technique et une morale de cr\u00e9ateur, une r\u00e9flexion, nourrie par la pratique, sur l\u2019acte d\u2019\u00e9crire et le fonctionnement de l\u2019imagination po\u00e9tique, \u00e9nonc\u00e9e en des termes qui retiendront l\u2019attention de Segalen et de Breton. Celui-ci ne pouvait qu\u2019\u00eatre sensible \u00e0 la foi r\u00e9it\u00e9r\u00e9e de Lou\u00ffs en l\u2019\u00e9coute du songe int\u00e9rieur et en l\u2019id\u00e9e que \u00ab <em>la trouvaille est po\u00e9sie<\/em> \u00bb. \u00c7\u00e0 et l\u00e0, on jurerait m\u00eame que Lou\u00ffs, tout attach\u00e9 qu\u2019il reste \u00e0 la prosodie classique, annonce l\u2019\u00e9criture automatique : \u00ab <em>Qu\u2019au murmure perceptible se penche l\u2019esprit. Astreindre la volont\u00e9. Museler la raison. Prendre conscience de la voix sup\u00e9rieure. \u00c9couter longtemps\u2026 Sans r\u00e9pondre. D\u00e9couvrir que la Muse peut sugg\u00e9rer le son avant le mot, le rhythme avant la phrase ; et que sa derni\u00e8re parole est sa premi\u00e8re pens\u00e9e.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Po\u00ebtique<\/em> parut dans le <em>Mercure de France<\/em> en juin 1916. Lou\u00ffs retoucha encore son texte pour le tir\u00e9 \u00e0 part, puis pour l\u2019\u00e9dition en plaquette chez Cr\u00e8s l\u2019ann\u00e9e suivante. Bien que dans une mis\u00e8re noire, il refusa tout droit d\u2019auteur. \u00ab <em>Le<\/em> Mercure de France <em>a tripl\u00e9 ses droits d\u2019auteur \u00e0 cette occasion. Je n\u2019ai pas le sou, mais j\u2019ai tout refus\u00e9. Je ne veux pas un centime pour ces pages-l\u00e0. Je les offre \u00e0 un \u00e9diteur en lui disant d\u2019avance que ce sera \u00ab\u00a0pour rien\u00a0\u00bb. Tout ce qui m\u2019\u00e9meut le plus est l\u00e0-dedans. Je ne passe pas \u00e0 la caisse apr\u00e8s avoir dit Credo<\/em> \u00bb (lettre du 3 juin 1916).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/><em>Mille lettres in\u00e9dites de Pierre Lou\u00ffs \u00e0 Georges Louis<\/em>, 1890-1917. Fayard, 2002, 1316 p. \u00c9dition \u00e9tablie par Jean-Paul Goujon.<br \/>\n<img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/spacer.gif\" align=\"left\" \/>Pierre LOU\u0178S, <em>Po\u00ebtique<\/em>, suivi de lettres et textes in\u00e9dits. R\u00e9\u00e9d. Librairie La Vouivre, 2001, 69 p. Avec une pr\u00e9face de Jean-Paul Goujon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span class=\"note\">1. Qu\u2019il r\u00e9pugne \u00e0 se faire imprimer ne veut pas dire qu\u2019il ne noircit pas du papier, au contraire. \u00ab <em>Je ne pense que la plume \u00e0 la main<\/em>. \u00bb De fait, il accumule des notes et des dossiers sur les sujets les plus vari\u00e9s, car ses curiosit\u00e9s sont innombrables. Par ailleurs, la r\u00e9daction de lettres \u00e0 des correspondants venus de tous les horizons, de m\u00eame que la production clandestine de textes \u00e9rotiques en nombre incalculable, rel\u00e8vent chez lui d\u2019une pratique quotidienne, aussi indispensable que la respiration. \u00c0 sa mort, ce sont des quintaux de manuscrits qui seront jet\u00e9s sur le pav\u00e9 et vendus quasiment au poids par des h\u00e9ritiers ind\u00e9licats.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img3\/pl01.jpg\" height=\"367\" width=\"250\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le format du blog invite \u00e0 la citation courte, et donc \u00e0 privil\u00e9gier l\u2019anecdote. Mais il y a bien autre chose dans cette correspondance qui se lit comme un journal intime. Par exemple, l\u2019ann\u00e9e 1916 est extraordinaire. Il y a alors dix ans que Lou\u00ffs n\u2019a rien publi\u00e9 d\u2019important. 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