{"id":290,"date":"2009-03-02T23:34:57","date_gmt":"2009-03-02T21:34:57","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=290"},"modified":"2019-09-20T09:51:07","modified_gmt":"2019-09-20T07:51:07","slug":"ici-et-maintenant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=290","title":{"rendered":"Ici et maintenant"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">Le magn\u00e9toscope puis le DVD nous ont chang\u00e9s en \u00e9cureuils. On enregistre, on ach\u00e8te, on engrange les films. Ils sont l\u00e0, dociles et manipulables, disponibles \u00e0 volont\u00e9, pour demain, pour plus tard. Quelques centaines de films s\u2019empoussi\u00e8rent sur mes \u00e9tag\u00e8res, attendant patiemment leur heure, mais il semble qu\u2019il y ait toujours quelque chose de plus important \u00e0 faire ; il n\u2019y a pas d\u2019urgence, n\u2019est-ce-pas, ils seront encore l\u00e0 la semaine prochaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">N\u2019attendez pas de couplet nostalgique. Le DVD a chang\u00e9 nos vies, on aurait mauvaise gr\u00e2ce \u00e0 se plaindre. Tout de m\u00eame, je me revois il y a quinze ans, n\u2019ayant pas encore de magn\u00e9toscope, r\u00e9glant le r\u00e9veil \u00e0 trois heures du matin pour ne pas manquer la diffusion sur la BBC du rarissime <em>Beat Girl<\/em> d\u2019Edmond T. Gr\u00e9ville. \u00c0 dire vrai, le film se r\u00e9v\u00e9la quelque peu in\u00e9gal, avec n\u00e9anmoins des moments subjugants, comme souvent chez Gr\u00e9ville, \u2013 mais quelle f\u00eate de le d\u00e9couvrir \u00ab en direct \u00bb (i.e. dans le pr\u00e9sent de sa diffusion) au plein c\u0153ur de la nuit, tandis que la ville dormait alentour. Dans ces instants la vision d\u2019un film est v\u00e9cue comme un moment privil\u00e9gi\u00e9 qui lui donne un surcro\u00eet d\u2019intensit\u00e9. C\u2019est un \u00e9v\u00e9nement au sens strict, un ph\u00e9nom\u00e8ne qui ne se produit qu\u2019une fois, \u00e0 saisir maintenant ou jamais (et de fait <em>Beat Girl<\/em> n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 rediffus\u00e9 depuis). Si l\u2019attention se rel\u00e2che, si on loupe une r\u00e9plique, pas moyen d\u2019appuyer sur <em>rewind<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le magn\u00e9toscope acquis depuis \u00e9tant opportun\u00e9ment tomb\u00e9 en panne, j\u2019ai retrouv\u00e9 quelque chose de cette excitation en d\u00e9couvrant hier soir au Cin\u00e9ma de minuit <em>Bonne chance !<\/em> de Sacha Guitry (1935). Et cette excitation se m\u00ealait sans partage \u00e0 l\u2019extraordinaire euphorie que dispense le film. Peintre boh\u00e8me et d\u00e9sargent\u00e9, Claude\/Guitry en pince discr\u00e8tement  pour la jeune ling\u00e8re sa voisine (c&rsquo;est notre ch\u00e8re Jacqueline Delubac). Ils se croisent dans la rue, elle lui dit \u00ab bonjour \u00bb, il r\u00e9pond \u00ab bonne chance ! \u00bb \u00c9tonn\u00e9e de ce salut inattendu qui se voit aussit\u00f4t suivi d\u2019effet (une cliente lui fait cadeau de v\u00eatements), la superstitieuse Marie ach\u00e8te un billet de loterie et propose au peintre de partager les gains \u00e9ventuels. Sur ces entrefaites, un palotin en instance de d\u00e9part pour treize jours de service militaire lui d\u00e9clare sa flamme et la demande en mariage. Marie se fait prier mais, piqu\u00e9e au vif d\u2019apercevoir par la fen\u00eatre Claude en train, croit-elle, d\u2019en courtiser une autre, elle accepte sur un coup de t\u00eate idiot. Le soir m\u00eame a lieu le tirage de la loterie ; naturellement Marie avait acquis le billet gagnant. Et le lendemain matin, elle apporte au peintre la moiti\u00e9 du gros lot, rien de moins qu\u2019un million de francs. Refus de Claude \u2013 une somme pareille, vous comprenez, je ne pourrais pas \u2013 et puis d\u2019accord, mais \u00e0 une condition : ce million, d\u00e9pensons-le ensemble ; offrons-nous le voyage de nos r\u00eaves, en tout bien tout honneur (hum), et dans quinze jours je vous d\u00e9pose \u00e0 la mairie dans les bras de votre futur. Allons, en route, plus une seconde \u00e0 perdre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Avant de m\u2019accuser de spoiler comme un cochon, consid\u00e9rez que je n\u2019ai racont\u00e9 l\u00e0 tr\u00e8s sommairement que les dix premi\u00e8res minutes du film, qui fourmillent de bien d&rsquo;autres micro-p\u00e9rip\u00e9ties. La suite, ce sera l\u2019extravagant p\u00e9riple qu\u2019entreprennent Claude et Marie pour claquer leur million ; p\u00e9riple au cours duquel ils ne cessent de se surprendre l\u2019un l\u2019autre et de v\u00e9rifier qu\u2019une chance inou\u00efe leur sourit quand ils sont ensemble et les abandonne aussit\u00f4t qu\u2019ils se s\u00e9parent <span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">1<\/span>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019argent qui n\u2019a de sens qu\u2019\u00e0 \u00eatre royalement flamb\u00e9, la chance, le bonheur \u00e0 saisir dans l\u2019heure <span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">2<\/span> : le film est un concentr\u00e9 de morale guytriesque. Mais c\u2019est sa libert\u00e9 d\u2019allure qui stup\u00e9fie le plus, m\u00eame au regard du <em>Roman d\u2019un tricheur<\/em> que Guitry tournera l\u2019ann\u00e9e suivante. <em>Bonne chance !<\/em> appartient \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce merveilleuse des films qui paraissent s\u2019inventer \u00e0 mesure qu\u2019ils se font, et o\u00f9 il semble que tout soit possible \u00e0 tout moment : les bifurcations impr\u00e9visibles, le surgissement d\u2019un second r\u00f4le, les changements de genre \u00e0 vue, du quiproquo de vaudeville \u00e0 la pagnolade de village en passant par le travelogue pour rire (un stock-shot de pyramides, une contreplong\u00e9e sur deux touristes \u00e0 dos de chameau film\u00e9s au Jardin d\u2019acclimatation et hop, nous voil\u00e0 en \u00c9gypte). Le sc\u00e9nario en fut \u00e9crit directement pour l\u2019\u00e9cran, et l\u2019on dirait qu\u2019un an apr\u00e8s l\u2019ennuyeux <em>Pasteur<\/em>, Guitry s\u2019emploie \u00e0 battre en br\u00e8che tout reproche de th\u00e9\u00e2tre film\u00e9. Au brio verbal r\u00e9pondent la rapidit\u00e9 d\u2019ex\u00e9cution, l\u2019abondance des trouvailles visuelles, la jubilation contagieuse avec laquelle Guitry s\u2019enchante de son nouveau jouet, ce merveilleux train \u00e9lectrique nomm\u00e9 cin\u00e9ma qu&rsquo;il s&rsquo;amuse \u00e0 faire fonctionner sous nos yeux : cam\u00e9ra mobile, inserts, fondus et volets, montage altern\u00e9\/\u00e9clat\u00e9, recours tr\u00e8s inhabituel chez lui aux ext\u00e9rieurs, plans oniriques o\u00f9 Claude et Marie r\u00eavent l\u2019un de l\u2019autre (on reverra cela dans <em>D\u00e9sir\u00e9<\/em>). En somme, un jeu constant avec la repr\u00e9sentation dont on rend le spectateur complice, comme dans ce travelling avant sur une route de Provence, qui se d\u00e9signe lui-m\u00eame comme travelling. En amorce, le capot de la voiture emportant les deux voyageurs. Guitry et Delubac en voix off. Je reconstitue de m\u00e9moire.<br \/>\nGuitry : Ne jurerait-on pas, en roulant \u00e0 cette vitesse, qu\u2019on est au cin\u00e9ma ?<br \/>\nDelubac : C\u2019est ma foi vrai.<br \/>\nGuitry : Et vous savez comment on s\u2019y prend pour tourner ce genre de sc\u00e8ne ? Je me le suis fait expliquer par des gens de cin\u00e9ma. Figurez-vous qu\u2019on met la cam\u00e9ra dans la voiture, tout simplement.<br \/>\nDelubac : Pas possible&#8230; Et les com\u00e9diens ?<br \/>\nGuitry : Eh bien, on enregistre apr\u00e8s coup leur dialogue en studio.<br \/>\nDelubac : Tss, incroyable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab Je vais vous faire pivoter, vous allez voir \u00e7a \u00bb : c&rsquo;est ce que dit Claude \u00e0 Marie, mais l&rsquo;on peut y entendre simultan\u00e9ment une adresse de Guitry au cin\u00e9ma lui-m\u00eame. Pour les personnages comme pour le cin\u00e9aste, dans son intrigue comme dans sa mise en sc\u00e8ne, <em>Bonne chance !<\/em> est l\u2019affirmation du cin\u00e9ma comme lieu o\u00f9 tous les d\u00e9sirs sont r\u00e9alisables et o\u00f9, contre tout moralisme, la r\u00e9alisation de ces d\u00e9sirs ne se paie d\u2019aucune d\u00e9ception, d\u2019aucune m\u00e9lancolie morose. <em>Post filmum, animal non triste<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">1<\/span> Un rapprochement s&rsquo;impose ici avec <em>le Roman d&rsquo;un tricheur<\/em>, qui raconte, suivant les mots de Guitry, \u00ab quarante ann\u00e9es de la vie d&rsquo;un homme auquel ses mauvaises actions portent bonheur, et que la chance abandonne aussit\u00f4t qu&rsquo;il veut s&rsquo;amender\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">2<\/span> Cf. <em>Faisons un r\u00eave<\/em> : \u00ab Nous avons mieux que deux jours, nous n\u2019avons que quelques heures\u2026 vite, profitons-en ! \u00bb Voir aussi la magnifique tirade h\u00e9doniste de Gaston Dubosc au d\u00e9but de <a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=RO00m0abzr0\" title=\"Youtube : Mon p\u00e8re avait raison\" target=\"_blank\"><em>Mon p\u00e8re avait raison<\/em><\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"357\" width=\"500\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img3\/bc.jpg\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le magn\u00e9toscope puis le DVD nous ont chang\u00e9s en \u00e9cureuils. 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