{"id":392,"date":"2010-06-08T17:29:47","date_gmt":"2010-06-08T15:29:47","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=392"},"modified":"2010-10-09T16:58:54","modified_gmt":"2010-10-09T14:58:54","slug":"deux-autoportraits-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=392","title":{"rendered":"Deux autoportraits (1)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img6\/issa01.jpg\" height=\"375\" width=\"500\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La meilleure mani\u00e8re de lire un auteur, c\u2019est de le traduire, disait je ne sais plus qui. Il y a aussi la phrase c\u00e9l\u00e8bre de Proust : \u00ab Tout lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-m\u00eame. \u00bb On remue tout cela en lisant le recueil de ha\u00efkus d\u2019Issa Kobayashi (1763-1828), <em>J\u2019ai v\u00e9cu soixante ans \/ je n\u2019ai pas dans\u00e9 \/ une seule nuit<\/em>, publi\u00e9 \u00e0 l\u2019enseigne de La Morale merveilleuse. C\u2019est un beau livre, parfaitement compos\u00e9 et imprim\u00e9 par St\u00e9phane Mirambeau. C\u2019est un livre \u00e0 deux voix superpos\u00e9es, o\u00f9 les vers d\u2019Issa dessinent un portrait en creux de Pierre Peuchmaurd, \u00e0 qui nous devons le texte fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">S\u2019agit-il d\u2019une traduction, d\u2019une paraphrase, d\u2019une transposition, d\u2019une r\u00e9appropriation, d\u2019une r\u00e9\u00e9criture ? On ne sait trop ; sans doute un peu tout cela \u00e0 la fois. La couverture cr\u00e9dite curieusement Peuchmaurd d\u2019une <em>translation<\/em>, jeu de mots franco-anglais qui laisse perplexe mais sugg\u00e8re en tout cas l\u2019id\u00e9e d\u2019un <em>d\u00e9placement <\/em>\u2014 d\u2019une langue \u00e0 une autre, d\u2019un univers dans l\u2019autre, comme un jeu de vases communicants. De fait, nombreuses sont les passerelles sensibles entre ces ha\u00efkus revisit\u00e9s et les propres vers, les aphorismes de Peuchmaurd. Ce tercet, par exemple, pourrait \u00eatre de lui : \u00ab Ce matin de printemps \/ on a proc\u00e9d\u00e9 \/ \u00e0 l\u2019estimation de ma carcasse. \u00bb La pr\u00e9sence lancinante en ces vers \u2014 quoique temp\u00e9r\u00e9e par l\u2019ironie \u2014 de l\u2019automne et du cr\u00e9puscule, de la lente agonie de toute chose, de la vieillesse et de la mort se charge aussi pour nous d\u2019une grande \u00e9motion \u2014 d\u2019autant plus forte d\u2019\u00eatre murmur\u00e9e \u00e0 voix basse, \u00e0 travers la voix d\u2019un autre \u2014 si l\u2019on songe que Peuchmaurd savait probablement d\u00e9j\u00e0 sa fin proche en pr\u00e9parant ce recueil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Autre passerelle : il me semble que certains ha\u00efkus d\u2019Issa r\u00e9pondent avec une jubilation contagieuse \u00e0 cette interrogation de Peuchmaurd, qui surgissait tout \u00e0 trac en derni\u00e8re page du <em><a href=\"http:\/\/lebathyscaphe.blogspot.com\/\" title=\"Le Bathyscaphe, un journal cher pour ceux qui ne s'int\u00e9ressent pas \u00e0 l'actualit\u00e9\" target=\"_blank\">Bathyscaphe<\/a> <\/em>n<span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">o<\/span> 1 : \u00ab Comment faire partager po\u00e9tiquement les sentiments d\u2019un homme qui regarde le cadavre d\u2019une tique s\u2019enfoncer dans l\u2019eau des toilettes o\u00f9 il est en train de pisser ? \u00bb Ne riez pas, c\u2019est une vraie question. Que faire avec la trivialit\u00e9 ? Comment rendre un compte exact de ce peu de chose \u00e0 la fois plaisant et d\u00e9risoire et saugrenu et enchanteur ? Sans tomber dans la d\u00e9pr\u00e9ciation facile ni dans la plate vulgarit\u00e9, et par piti\u00e9 sans poh\u00e9tiser. Eh bien, Issa a trouv\u00e9 le <em>la<\/em>, la note juste, lui qui parvient \u00e0 concilier avec un naturel d\u00e9sarmant la consid\u00e9ration plaisante \u00e0 ras de terre et le signe ascendant cher \u00e0 Breton \u2014 et avec \u00e7a, sans jamais en faire un plat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il y a ainsi chez lui une mani\u00e8re r\u00e9jouissante de tordre le cou au lieu commun po\u00e9tique, au sein d\u2019une forme, le ha\u00efku, que sa concision et sa simplicit\u00e9 trompeuse peuvent facilement faire verser dans la platitude sentimentale (comme en t\u00e9moignent les innombrables succ\u00e9dan\u00e9s produits depuis trente ans par tant de poh\u00e8tes qui font du ha\u00efku comme on fait du macram\u00e9). Chez lui, quand les oies reviennent au printemps, c\u2019est pour nous chier sur la t\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Peuchmaurd dit tout cela bien mieux que moi. En reparcourant ses recueils de notes et d\u2019aphorismes, je suis tomb\u00e9 sur ceci, dans <a href=\"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=347\" title=\"LS : le Pied \u00e0 l'encrier\"><em>le Pied \u00e0 l\u2019encrier<\/em><\/a> : \u00ab La po\u00e9sie d\u2019Issa (ses ha\u00efku), la plus surbaiss\u00e9e et la plus accablante, et <em>de ce fait<\/em> la plus survolante et la plus survoltante. \u00bb Et puis sur ce raccourci \u00e0 la fois tr\u00e8s dr\u00f4le et tr\u00e8s juste : \u00abIssa est le seul surr\u00e9aliste belge japonais. \u00bb (<em>Le Moineau par les cornes<\/em>, Pierre Mainard, 2007.) C\u2019est un fait qu\u2019on songe parfois \u00e0 Scutenaire devant cet alliage impeccable de m\u00e9lancolie et d\u2019humour, d\u2019\u00e9merveillement et de d\u00e9rision.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Pluie de printemps \u2014<br \/>\nune jolie fille<br \/>\npasse en b\u00e2illant<\/p>\n<p>Cette ann\u00e9e encore<br \/>\nles oies sont venues<br \/>\nse faire massacrer dans les rizi\u00e8res<\/p>\n<p>Ne regarde pas,<br \/>\npetit roitelet,<br \/>\nje vais chier dans l\u2019herbe<\/p>\n<p>Comment le saurais-je<br \/>\nque cette ros\u00e9e<br \/>\ntombe pour moi ?<\/p>\n<p>Oublie \u00e7a \u2014<br \/>\ndemain<br \/>\nil y aura la ros\u00e9e de demain<\/p>\n<p>M\u00eame<br \/>\nquand je sens le vin<br \/>\nje plais aux moustiques<\/p>\n<p>Au cr\u00e9puscule<br \/>\nl\u2019\u00e9pouvantail et moi<br \/>\nface \u00e0 face, seuls<\/p>\n<p>Et pour l\u2019amour,<br \/>\nnuit apr\u00e8s nuit<br \/>\nj\u2019ai ma bouillotte<\/p>\n<p>Neige et vent<br \/>\ndans le ciel de Shinano<br \/>\nFini de rire<\/p>\n<p>Matin midi, brouillard<br \/>\nBrouillard le soir<br \/>\nEt je vis l\u00e0<\/p>\n<p>Rien \u00e0 attendre<br \/>\nsinon, peut-\u00eatre,<br \/>\nla fin de l\u2019ann\u00e9e<\/p>\n<p>Ah ! et puis on verra \u2014<br \/>\nque l\u2019ann\u00e9e finisse<br \/>\nou qu\u2019elle ne finisse pas<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Rien \u00e0 dire, c&rsquo;est parfait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/>ISSA, <em>J\u2019ai v\u00e9cu soixante ans \/ je n\u2019ai pas dans\u00e9 \/ une seule nuit<\/em>. Translation de Pierre Peuchmaurd. La Morale merveilleuse, 2010.<br \/>\n<img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/spacer.gif\" align=\"left\" \/>Merci \u00e0 la f\u00e9e myst\u00e9rieuse qui m&rsquo;a fait parvenir ce livre.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img6\/issa02.jpg\" height=\"375\" width=\"500\" \/><br \/>\n<small>Frontispice de Robert Lagarde<\/small><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La meilleure mani\u00e8re de lire un auteur, c\u2019est de le traduire, disait je ne sais plus qui. Il y a aussi la phrase c\u00e9l\u00e8bre de Proust : \u00ab Tout lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-m\u00eame. \u00bb On remue tout cela en lisant le recueil de ha\u00efkus d\u2019Issa Kobayashi (1763-1828), J\u2019ai v\u00e9cu [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[318,175],"class_list":["post-392","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-au-fil-des-pages","tag-issa","tag-pierre-peuchmaurd"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/392","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=392"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/392\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=392"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=392"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=392"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}