{"id":535,"date":"2012-02-02T20:30:23","date_gmt":"2012-02-02T18:30:23","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=535"},"modified":"2012-02-26T19:57:03","modified_gmt":"2012-02-26T17:57:03","slug":"fantomes-de-ruiz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=535","title":{"rendered":"Fant\u00f4mes de Ruiz"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img8\/rr01.jpg\" height=\"182\" width=\"245\" \/>  <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img8\/rr02.jpg\" height=\"182\" width=\"245\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img8\/rr04.jpg\" height=\"184\" width=\"245\" \/>  <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img8\/rr03.jpg\" height=\"184\" width=\"245\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Je viens de d\u00e9couvrir qu\u2019on peut visionner sur le site de l\u2019INA la \u00ab lettre d\u2019un cin\u00e9aste \u00bb r\u00e9alis\u00e9e par Raoul Ruiz pour <em>Cin\u00e9ma, Cin\u00e9mas<\/em> (et malheureusement non reprise dans le coffret anthologique de quatre DVD consacr\u00e9 \u00e0 cette \u00e9patante \u00e9mission). Elle s\u2019intitule de tr\u00e8s borg\u00e9sienne mani\u00e8re <em>le Retour d\u2019un amateur de biblioth\u00e8ques<\/em>. Un <a href=\"http:\/\/www.ina.fr\/video\/CPB8305401908\/lettre-d-un-cineaste-raul-ruiz.fr.html\">clic<\/a> et vous y \u00eates (et l\u2019on est \u00e9mu d\u2019entendre la voix de Michel Boujut en pr\u00e9ambule).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 la fin de 1982, Ruiz retourne au Chili pour la premi\u00e8re fois depuis son d\u00e9part en 1974, apr\u00e8s le coup d\u2019\u00c9tat de Pinochet. N\u2019importe qui d\u2019autre en aurait tir\u00e9 un couplet convenu sur l\u2019exil et le retour au pays natal. Pas Ruiz \u00e9videmment, qui semble m\u00eame prendre un plaisir moqueur \u00e0 parodier la forme du reportage autobiographique\/travelogue\/film d\u2019enqu\u00eate, narr\u00e9 en voix off et tourn\u00e9 en Super-8 tremblotant. Le Chili qu\u2019il donne \u00e0 voir est un pays fant\u00f4me, \u00e0 la fois familier et m\u00e9connaissable ; et le contexte socio-politique demeure le sous-texte d\u2019un film qui pr\u00e9f\u00e8re atteindre une v\u00e9rit\u00e9 documentaire par le d\u00e9tour d\u2019une fiction labyrinthique. S\u2019y m\u00ealent inextricablement des biblioth\u00e8ques et des enfances parall\u00e8les, des chansons populaires, des r\u00e9f\u00e9rences apocryphes \u00e0 la culture maya, des sp\u00e9culations n\u00e9es des songes (\u00e0 moins que ce ne soit le contraire, on ne sait plus). Tout le film s\u2019ordonne autour du motif polys\u00e9mique de l\u2019absence \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire aussi bien l&rsquo;oubli du pass\u00e9 et les paramn\u00e9sies que l\u2019absence des morts, des disparus, des victimes de la dictature. Le narrateur, retrouvant sa biblioth\u00e8que<span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">1<\/span>, y constate l\u2019absence d\u2019un livre essentiel \u00e0 la compr\u00e9hension du \u00ab myst\u00e8re de la nuit du 10 au septembre 1973 \u00bb (soit la nuit du coup d\u2019\u00c9tat). Et la disparition de ce livre \u00e0 couverture rose explique de mani\u00e8re irr\u00e9futable que cette m\u00eame couleur se soit d\u00e9sormais absent\u00e9e des paysages chiliens. Lanc\u00e9 \u00e0 la recherche de son livre perdu, le narrateur va multiplier les rencontres improbables, retrouver des amis fant\u00f4mes, un ivrogne dont seule tremble la main droite, un professeur ayant invent\u00e9 une m\u00e9thode infaillible pour expliquer visuellement le probl\u00e8me de l&rsquo;inflation, un libraire d\u00e9lirant qui doit lire les sous-titres fran\u00e7ais de ses propres propos pour pouvoir les \u00e9noncer dans sa langue maternelle. Labyrinthes du songe, vertige, fant\u00f4mes, humour et parodie : <em>le Retour d\u2019un amateur de biblioth\u00e8ques<\/em> est, en quatorze minutes, un condens\u00e9 de po\u00e9tique ruizienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">1<\/span> <span class=\"note\">Sa troisi\u00e8me, pr\u00e9cise-t-il : \u00ab Sachez que de l\u2019immense ville laiss\u00e9e par les Mayas je n\u2019ai retenu que l\u2019habitude de me refaire une biblioth\u00e8que tous les cinq ans. Plus mes biblioth\u00e8ques sont nombreuses, plus elles sont \u00e9gales \u00e0 elles-m\u00eames. \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center\"> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img8\/rr05.jpg\" height=\"184\" width=\"245\" \/>  <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"..\/img8\/rr06.jpg\" height=\"184\" width=\"245\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Positif <\/em>et Raoul Ruiz, c\u2019est une longue histoire. Ado Kyrou et Louis Seguin rep\u00e8rent <em>Trois Tristes Tigres<\/em> en 1969 au festival de Locarno. Premier entretien en 1971 (le tout premier dans une revue fran\u00e7aise), que suivront bien d\u2019autres rencontres et dossiers.<br \/>\nIl plane donc un parfum de m\u00e9lancolie sur l\u2019ensemble post-mortem que lui consacre la revue dans son num\u00e9ro de janvier. Guy Scarpetta, qui a fr\u00e9quemment \u00e9crit sur le cin\u00e9aste dans ces colonnes (tout r\u00e9cemment, une critique remarquable de <em>Myst\u00e8res de Lisbonne<\/em>) ouvre le bal avec un beau texte qui entrem\u00eale souvenirs et \u00e9l\u00e9ments d\u2019analyse, en esquissant au passage une classification du baroque au cin\u00e9ma. Suivent des articles d\u2019Alain Masson et de Michel Chion qui donnent du grain \u00e0 moudre, la transcription d\u2019un entretien radiophonique consacr\u00e9 \u00e0 <em>Trois Vies et une seule mort<\/em>, des notes d\u2019intention de Ruiz sur trois films <em>(les \u00c2mes fortes, Ce jour-l\u00e0, la Recta Provincia)<\/em>, un t\u00e9moignage du producteur Fran\u00e7ois Margolin, un compte rendu de <em>l\u2019Esprit de l\u2019escalier<\/em>, autobiographie fictive que Ruiz avait termin\u00e9e peu avant sa mort et qui vient de para\u00eetre chez Fayard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Enfant, racontait-il, il passait des apr\u00e8s-midis enti\u00e8res dans un cin\u00e9ma chilien o\u00f9 l\u2019on projetait \u00e0 la suite trois ou quatre films de s\u00e9rie B. Il lui arrivait de s\u2019endormir pendant un western, et de se r\u00e9veiller alors que le film suivant avait commenc\u00e9, un thriller, ou une histoire de pirates \u2014 <em>mais c\u2019\u00e9taient les m\u00eames acteurs<\/em>\u2026 D\u2019o\u00f9, disait-il, une \u00e9trange impression de magie, de m\u00e9tamorphose. Il en avait tir\u00e9 une maxime qui fonctionnait pour lui comme un principe de cr\u00e9ation : \u00ab S\u2019endormir dans un film et se r\u00e9veiller dans un autre. \u00bb<br \/>\nMais j\u2019imagine qu\u2019il y avait dans cette anecdote (o\u00f9 je voyais quelque chose comme le mythe d\u2019origine ou la sc\u00e8ne primitive de son esth\u00e9tique) une dimension suppl\u00e9mentaire : la source, peut-\u00eatre, de son go\u00fbt pour les ingr\u00e9dients du cin\u00e9ma populaire, f\u00fbt-il le plus kitsch, qu\u2019il est toujours possible de transfigurer, de d\u00e9tourner, \u00e0 simplement se faire t\u00e9lescoper les codes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Raoul Ruiz, tr\u00e8s dr\u00f4le, \u00e0 une terrasse de caf\u00e9, me d\u00e9signant avec certitude, parmi les passants, ceux qui \u00e9taient des fant\u00f4mes (dont certains, assurait-il, n\u2019en \u00e9taient pas moins \u00ab gentils \u00bb)\u2026 Au fond, tout le cin\u00e9ma, pour lui, \u00e9tait une affaire de revenants, et chaque personnage, par d\u00e9finition, avait quelque chose de spectral.<\/p>\n<p style=\"text-align: right\">Guy Scarpetta, <em>Requiem pour Raoul Ruiz<\/em><br \/>\n<em>Positif<\/em> n<span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">o<\/span> 611, janvier 2012<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je viens de d\u00e9couvrir qu\u2019on peut visionner sur le site de l\u2019INA la \u00ab lettre d\u2019un cin\u00e9aste \u00bb r\u00e9alis\u00e9e par Raoul Ruiz pour Cin\u00e9ma, Cin\u00e9mas (et malheureusement non reprise dans le coffret anthologique de quatre DVD consacr\u00e9 \u00e0 cette \u00e9patante \u00e9mission). 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