{"id":558,"date":"2012-05-16T12:08:57","date_gmt":"2012-05-16T10:08:57","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=558"},"modified":"2012-05-28T01:25:07","modified_gmt":"2012-05-27T23:25:07","slug":"le-laboratoire-de-perec","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=558","title":{"rendered":"Le laboratoire de Perec"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img8\/gp.jpg\" height=\"375\" width=\"500\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On en connaissait l\u2019existence par la biographie de David Bellos, on peut \u00e0 pr\u00e9sent lire <em>le Condotti\u00e8re<\/em>, l\u2019un des trois romans \u00ab\u00a0de jeunesse\u00a0\u00bb qu\u2019\u00e9crivit Perec avant <em>les Choses<\/em>. La gestation du livre fut compliqu\u00e9e. Il connut au fil des r\u00e9\u00e9critures, des reprises et des interruptions, plusieurs changements de titre, de longueur et d\u2019enjeu narratif. Le r\u00e9sultat est un objet \u00e9trange, tr\u00e8s touffu, comme ces premiers romans ou ces premiers films dans lesquels l\u2019auteur balance en vrac tout ce qu\u2019il a dans les tripes\u00a0; marqu\u00e9 encore par le roman existentiel des ann\u00e9es 1950 et le Nouveau Roman (avec, si je ne m\u2019abuse, un soup\u00e7on de Faulkner)\u00a0; pas vraiment convaincant en tant qu\u2019objet fini, et l\u2019on comprend que les \u00e9diteurs sollicit\u00e9s par ce jeune d\u00e9butant prometteur aient retoqu\u00e9 le manuscrit avec perplexit\u00e9 tout en encourageant son auteur \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer\u00a0; et en m\u00eame temps passionnant en ce que c\u2019est la bande-annonce de toute l\u2019\u0153uvre \u00e0 venir. On y trouve en d\u00e9sordre tout ce que Perec distillera par la suite livre apr\u00e8s livre\u00a0: un peu des <em>Choses<\/em> et d\u2019<em>Un homme qui dort<\/em>, un peu d\u2019<em>Un cabinet d\u2019amateur<\/em> et de <em>la Vie<\/em><em> mode d\u2019emploi<\/em>\u00a0; une construction en partie double qu\u2019on reverra, diff\u00e9remment charpent\u00e9e, dans <em>W<\/em> et <em>\u00ab\u00a053 Jours\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>;<em> <\/em>le go\u00fbt des calembours potaches (\u00ab Un bon Titien vaut mieux que deux Ribera\u00a0\u00bb)\u00a0; le personnage de Gaspard Winckler, analogon qui repara\u00eetra dans <em>W<\/em> et <em>la Vie mode d\u2019emploi\u00a0<\/em>; sans oublier le tableau qui donne le titre au livre, ce <em>Condotti\u00e8re <\/em>d\u2019Antonello de Messine, autre double ou miroir de l\u2019auteur (le Condotti\u00e8re en question ayant, comme Perec, une fine cicatrice au-dessus de la l\u00e8vre) qui reviendra \u00e9galement dans plusieurs de ses livres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On y entend surtout d\u00e9j\u00e0 sa voix, son phras\u00e9 d\u2019\u00e9crivain. Les premi\u00e8res lignes semblent annoncer un thriller. \u00c9criture de roman noir admirablement scand\u00e9e, dans le style comportemental cher \u00e0 Manchette\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Madera \u00e9tait lourd. Je l\u2019ai saisi sous les aisselles, j\u2019ai descendu \u00e0 reculons les escaliers qui conduisaient au laboratoire. Ses pieds sautaient d\u2019une marche \u00e0 l\u2019autre, et ces rebondissements saccad\u00e9s, qui suivaient le rythme in\u00e9gal de ma descente, r\u00e9sonnaient s\u00e8chement sous la vo\u00fbte \u00e9troite. Nos ombres dansaient sur les murs.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais d\u00e8s la phrase suivante, il est clair qu\u2019on est embarqu\u00e9 dans autre chose, alors que surgit, comme un air familier, le go\u00fbt des p\u00e9riodes \u00e9num\u00e9ratives et de la description saturante h\u00e9rit\u00e9 de Flaubert\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Le sang coulait encore, visqueux, suintait de la serviette-\u00e9ponge satur\u00e9e, glissait en tra\u00een\u00e9es rapides sur les revers de soie, se perdait dans les plis de la veste, filets glaireux, tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement brillants, qu\u2019arr\u00eatait la moindre rugosit\u00e9 de l\u2019\u00e9toffe, et qui perlaient parfois jusqu\u2019au sol, o\u00f9 les gouttes explosaient en tachetures \u00e9toil\u00e9es.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans cette premi\u00e8re page, Gaspard Winckler descend donc se r\u00e9fugier dans l\u2019atelier-labo o\u00f9 il s\u2019est collet\u00e9 en vain avec le tableau de Messine, et c\u2019est exactement ce que nous faisons nous-m\u00eames, lecteurs du <em>Condotti\u00e8re<\/em>. Nous entrons dans le roman-laboratoire d\u2019un jeune auteur qui teste divers proc\u00e9d\u00e9s narratifs dans ses \u00e9prouvettes\u00a0: int\u00e9gration \u00e0 la fiction d\u2019un savoir didactique et d\u2019\u00e9l\u00e9ments autobiographiques crypt\u00e9s\u00a0; t\u00e9lescopage du r\u00e9cit objectif et du monologue int\u00e9rieur, avec glissements constants entre la premi\u00e8re, la deuxi\u00e8me et la troisi\u00e8me personne \u2014 proc\u00e9d\u00e9 que Perec met en \u0153uvre de mani\u00e8re tr\u00e8s personnelle, sur un rythme haletant, en inventant au passage une forme de narration sans \u00e9quivalent dans la litt\u00e9rature d\u2019avant-garde fran\u00e7aise de l\u2019\u00e9poque. Tout de m\u00eame, ces diff\u00e9rents registres entrent en collision, au prix d\u2019un certain statisme de la construction qui condamne le livre, dans sa deuxi\u00e8me partie, \u00e0 un sur-place un peu longuet. La surchauffe menace dans la salle des machines\u00a0; le romancier fait ses gammes mais n\u2019a pas encore trouv\u00e9 son <em>la<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Roman exorcisme de la hantise de l\u2019\u00e9chec et du sentiment d&rsquo;imposture, roman aussi de la conqu\u00eate de soi, <em>le Condotti\u00e8re <\/em>raconte, comme <em>la Vie mode d\u2019emploi<\/em> quelque vingt ans plus tard, la vengeance d\u2019un artiste-artisan nomm\u00e9 Gaspard Winckler contre son riche commanditaire. La vengeance du <em>Condotti\u00e8re<\/em> est aussi exp\u00e9ditive que celle de <em>la Vie<\/em> sera savamment diff\u00e9r\u00e9e. Le Winckler de <em>la Vie<\/em> sera un fabricant de puzzles tandis que celui du <em>Condotti\u00e8re <\/em>est un faussaire. Premi\u00e8re occurrence de la passion du faux en art, esquisse d\u2019une po\u00e9tique du pastiche et de la contrefa\u00e7on qui deviendront les chers sujets de Perec, jusqu\u2019au dernier livre paru de son vivant, <em>Un cabinet d\u2019amateur<\/em>. Winckler le faussaire ne r\u00e9alise pas de vulgaires copies mais, \u00e0 partir de trois tableaux d\u2019un grand ma\u00eetre, en con\u00e7oit un quatri\u00e8me qui aurait pu \u00eatre de sa main \u2014 jusqu\u2019au jour o\u00f9, s\u2019\u00e9tant lanc\u00e9 dans un d\u00e9fi trop grand pour lui en voulant \u00e9muler Antonello de Messine, il essuie un \u00e9chec qui pr\u00e9cipitera sa perte. Toute l\u2019\u0153uvre ult\u00e9rieure de Perec est l\u00e0 pour montrer qu\u2019il a r\u00e9ussi l\u00e0 o\u00f9 son alter ego a finalement \u00e9chou\u00e9. Mutatis mutandis, lui aussi apprendra bient\u00f4t \u2014 mais avec succ\u00e8s \u2014 comment r\u00e9\u00e9crire ses lectures, comment, \u00e0 partir de trois phrases d\u2019un grand auteur, en inventer une quatri\u00e8me qui lui appartienne en propre\u00a0; comment, en somme, mettre en \u0153uvre une\u00a0strat\u00e9gie intertextuelle productrice d\u2019effets\u00a0: nombreuses citations inavou\u00e9es de <em>l\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em> dans <em>les Choses <\/em>qui finissent par contaminer le ton, le rythme du volume entier, vaste collage d\u2019emprunts r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9s dans <em>Un homme qui dort<\/em>, Hugo, Baudelaire, Rimbaud et Mallarm\u00e9 r\u00e9\u00e9crits en se passant d\u2019une certaine voyelle dans <em>la  Disparition<\/em>, citations remani\u00e9es d\u2019une trentaine d\u2019auteurs distribu\u00e9es suivant un jeu de permutations complexes dans <em>la Vie mode d\u2019emploi<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En 1961, remis de la d\u00e9ception que lui avait caus\u00e9 le refus, par Georges Lambrichs, d\u2019un manuscrit tant de fois remani\u00e9, Perec \u00e9crit avec une lucidit\u00e9 proph\u00e9tique \u00e0 Roger Kleman\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Le Condotti\u00e8re <\/em>ne para\u00eetra pas ou \u00e0 titre posthume pr\u00e9fac\u00e9 par Monmartineau. J\u2019ai dit. Uggh. D\u2019abord parce que c\u2019est mauvais. Ensuite parce que je reprends dans l\u2019actuel, d\u2019une fa\u00e7on \u00e0 mon sens plus convaincante, plus compl\u00e8te, plus coh\u00e9rente, plus s\u00e9rieuse, plus int\u00e9gr\u00e9e, allant plus loin, moins tir\u00e9e par les cheveux. Du moins esp\u00e9r\u00e9-je tout \u00e7a.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">R\u00e9trospectivement, c\u2019est exactement ce qui s\u2019est pass\u00e9. Livre apr\u00e8s livre, Perec a r\u00e9alis\u00e9, de mani\u00e8re \u00ab\u00a0plus coh\u00e9rente, plus int\u00e9gr\u00e9e\u00a0\u00bb, plus ludique aussi, ce qui bouillonne virtuellement, \u00e0 l\u2019\u00e9tat natif, dans <em>le Condotti\u00e8re<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/>Georges Perec, <em>le Condotti\u00e8re<\/em>, Seuil, \u00ab\u00a0La  Librairie du XXI<span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">e<\/span> si\u00e8cle\u00a0\u00bb, 2012,<br \/>\n<img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/spacer.gif\" align=\"left\" \/>203 p. <em>56 Lettres \u00e0 un ami<\/em>, Le Bleu du ciel, 2011, 118 p.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On en connaissait l\u2019existence par la biographie de David Bellos, on peut \u00e0 pr\u00e9sent lire le Condotti\u00e8re, l\u2019un des trois romans \u00ab\u00a0de jeunesse\u00a0\u00bb qu\u2019\u00e9crivit Perec avant les Choses. 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