{"id":574,"date":"2012-09-09T15:44:49","date_gmt":"2012-09-09T13:44:49","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=574"},"modified":"2012-09-09T22:16:14","modified_gmt":"2012-09-09T20:16:14","slug":"lhomme-qui-pleure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=574","title":{"rendered":"L&rsquo;homme qui pleure"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img9\/gd.jpg\" height=\"318\" width=\"500\" \/><br \/>\n<span class=\"note\"><em>Gertrud<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Comment filmer un homme qui pleure ? On peut le faire bravement de face, en un plan fixe, frontal, comme Dreyer dans <em>Gertrud<\/em> (seul film, je l\u2019avoue, de ce redoutable raseur qui m\u2019ait profond\u00e9ment touch\u00e9). Dans un salon de Copenhague, assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celle qui l\u2019aima et qu\u2019il aime encore, l\u2019\u00e9crivain Gabriel Lidman interrompt sa p\u00e9nible litanie de regrets parce qu\u2019il n\u2019en peut plus, qu\u2019il n\u2019a plus de mots. Son visage se tord assez laidement, tout son \u00eatre se d\u00e9fait et il se met \u00e0 pleurer douloureusement, interminablement. Le plan n\u2019en finit pas et c\u2019est ce qui le rend prenant, Dreyer affronte jusqu\u2019au bout le ridicule tragique de la situation (et il y a toujours un imb\u00e9cile pour ricaner dans la salle \u00e0 ce moment-l\u00e0, comme aux m\u00e9los de Sirk). Oui, ce spectacle est insupportable ; ce quinquag\u00e9naire corset\u00e9 dans sa tenue de soir\u00e9e couverte de m\u00e9dailles, ce pantin soudain bris\u00e9, d\u00e9pouill\u00e9 de son maintien social, est pitoyable mais il est aussi bouleversant, et la grandeur de Dreyer est de donner \u00e0 ressentir tout cela en m\u00eame temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img9\/bv01.jpg\" height=\"375\" width=\"500\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img9\/bv02.jpg\" height=\"375\" width=\"500\" \/><br \/>\n<span class=\"note\"><em>The Browning Version<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Comment filmer un homme qui pleure ? On peut le faire de dos, comme Anthony Asquith dans <em>l\u2019Ombre d\u2019un homme (The Browning Version)<\/em>, que j\u2019ai enfin vu sur le conseil insistant de BC (merci \u00e0 lui, merci une fois encore \u00e0 <a href=\"http:\/\/bit.ly\/PRqixz\" target=\"_blank\">la M\u00e9diath\u00e8que<\/a>), et c\u2019est tout aussi poignant. Parce qu\u2019Andrew Crocker-Harris, qui est la r\u00e9tention faite homme, a encore le r\u00e9flexe, au moment o\u00f9, pour la premi\u00e8re fois de sa vie peut-\u00eatre, il se laisse submerger par l\u2019\u00e9motion, de se d\u00e9tourner pour ne pas \u00eatre vu en train de sangloter. Parce que Michael Redgrave \u2014 triomphe de l\u2019<em>underplaying<\/em> \u2014  est stup\u00e9fiant dans le r\u00f4le de ce rigide et rigoriste professeur de lettres anciennes dont le caract\u00e8re, la mani\u00e8re d\u2019\u00eatre suscitent autour de lui une antipathie unanime et irr\u00e9m\u00e9diable. Parce qu\u2019Asquith a senti qu\u2019il devait <em>n\u00e9cessairement<\/em> le filmer de trois-quarts dos pour saisir la v\u00e9rit\u00e9 du personnage au moment o\u00f9 il s\u2019effondre. Rarement plan aura v\u00e9rifi\u00e9 \u00e0 ce point le vieil adage selon lequel, dans une sc\u00e8ne donn\u00e9e, il n\u2019y a qu\u2019une seule place juste pour la cam\u00e9ra.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>The Browning Version<\/em> est un beau film parce qu\u2019il va au bout de son pessimisme. La pi\u00e8ce de Terrence Rattigan, adapt\u00e9e par ses soins, aborde un sujet rarement trait\u00e9 : la m\u00e9diocrit\u00e9 n\u2019exclut nullement l\u2019intelligence, et la lucidit\u00e9 ne sert \u00e0 rien. Moqu\u00e9 par ses \u00e9l\u00e8ves, m\u00e9pris\u00e9 par ses coll\u00e8gues, l\u00e2ch\u00e9 par sa direction et cocufi\u00e9 par sa femme (dont on regrette que le portrait d\u2019abord nuanc\u00e9 \u2014 elle aussi \u00e9touffe dans sa vie \u2014 vire assez vite au jugement moral univoque et misogyne), Crocker-Harris est atrocement conscient de l\u2019\u00e9chec radical de son existence, de ce qui se passe autour de lui et sur quoi il a choisi de fermer les yeux ; mais cette clairvoyance ne lui est d\u2019aucun secours et ne changera rien \u00e0 sa vie. Il ne peut que continuer \u00e0 donner le change en pr\u00e9servant \u00e0 tout prix les apparences de sa dignit\u00e9, m\u00eame si personne, \u00e0 commencer par lui, n\u2019est dupe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Du coup, le penchant pour la grisaille, propre \u00e0 un certain cin\u00e9ma britannique des ann\u00e9es 1950, loin de plomber le film, devient une qualit\u00e9 qui en sert parfaitement le propos. Les vertus solides du classicisme un peu raide d\u2019Anthony Asquith, honn\u00eate artisan doubl\u00e9 d\u2019un excellent directeur d\u2019acteurs, ayant dans ses meilleurs jours de la finesse et du doigt\u00e9, conviennent id\u00e9alement \u00e0 la peinture du conformisme institutionnel et social au sein d\u2019un lugubre coll\u00e8ge anglais. On gardait un excellent souvenir de <em>Pygmalion<\/em> et de <em>The Importance of Being Earnest<\/em>. On est curieux de d\u00e9couvrir <em>The Woman in Question<\/em> (portrait de la victime d\u2019un meurtre \u00e0 travers cinq t\u00e9moignages contradictoires), <em>The Winslow Boy<\/em> (tir\u00e9 d\u2019une autre pi\u00e8ce de Rattigan), et puis ses films muets qu\u2019on dit plein d\u2019invention visuelle (<em>A Cottage in Dartmoor<\/em>, <em>Shocking Stars<\/em>, <em>Underground<\/em>) et qui lui valurent en leur temps une r\u00e9putation comparable \u00e0 celle d&rsquo;Hitchcock. David Mamet a tourn\u00e9 une tr\u00e8s belle nouvelle adaptation de <em>The Winslow Boy<\/em> (1999). Au contraire, l\u2019ex\u00e9crable remake de <em>The Browning Version<\/em> par Mike Figgis (1994), o\u00f9 Albert Finney en fait des tonnes, est aussi emphatique qu\u2019indigeste.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gertrud Comment filmer un homme qui pleure ? On peut le faire bravement de face, en un plan fixe, frontal, comme Dreyer dans Gertrud (seul film, je l\u2019avoue, de ce redoutable raseur qui m\u2019ait profond\u00e9ment touch\u00e9). 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