{"id":585,"date":"2012-10-07T12:24:51","date_gmt":"2012-10-07T10:24:51","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=585"},"modified":"2019-11-23T14:34:07","modified_gmt":"2019-11-23T12:34:07","slug":"la-destruction-de-londres-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=585","title":{"rendered":"La destruction de Londres (2)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">Koj\u00e8ve d\u00e9finissait la philosophie comme un discours qui \u00e9nonce tout ce qu\u2019il est possible de dire sans se contredire tout en parlant du fait qu\u2019il en parle. On pourrait, en l\u2019adaptant au champ litt\u00e9raire, appliquer la formule au <em>Grand Incendie de Londres<\/em>, livre totalisant qui para\u00eet s\u2019\u00e9crire sous nos yeux tout en commentant le fait qu\u2019il s\u2019\u00e9crit. Le dispositif se met en place d\u00e8s les premi\u00e8res pages, qui nous montrent Roubaud \u00e9crivant chaque jour avant l\u2019aube, sous l\u2019\u00e9troit c\u00f4ne de lumi\u00e8re de sa lampe de bureau. Ce rituel d\u2019\u00e9criture, d\u00e9taill\u00e9 avec minutie \u2014 l\u2019\u00e9criture de Roubaud est tr\u00e8s minutieuse \u2014, le silence du petit jour \u00e0 peine troubl\u00e9 par les premi\u00e8res rumeurs de la circulation, le resserrement de l\u2019espace d\u00e9j\u00e0 confin\u00e9 d\u2019un appartement parisien autour du pinceau de lumi\u00e8re \u00e9clairant le cahier : tout concourt \u00e0 cr\u00e9er d\u2019embl\u00e9e, de solitude \u00e0 solitude, un lien d\u2019intimit\u00e9 avec le lecteur, tenant lui-m\u00eame le livre sous sa propre lampe. Sans plan pr\u00e9con\u00e7u, Roubaud avance patiemment dans son r\u00e9cit, revient sur la gen\u00e8se du Projet et les raisons de son abandon, d\u00e9crit son int\u00e9rieur, s\u2019arr\u00eate sur une photo d\u2019Alix Cl\u00e9o Roubaud (sa femme, morte \u00e0 trente et un ans d\u2019une embolie pulmonaire), \u00e9voque les menus rites de son existence quotidienne, ses d\u00e9m\u00e9nagements successifs dans des appartements chaque fois plus petits, son rapport aux langues, son int\u00e9r\u00eat pour la po\u00e9sie des troubadours, proteste contre la d\u00e9cadence du croissant fran\u00e7ais dans les ann\u00e9es 1980, agite divers souvenirs (beau r\u00e9cit de ses amours avec une doctorante de Chicago) et consid\u00e9rations tournant de pr\u00e8s ou de loin autour de son Projet. Tel excursus sur la confection de la gel\u00e9e d\u2019azeroles para\u00eet longuet jusqu\u2019au moment o\u00f9 l\u2019on comprend que Roubaud est en train, en touillant sa casserole, de filer une m\u00e9taphore de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Avec \u00e7\u00e0 et l\u00e0 une touche d\u2019humour pince-sans-rire, il se d\u00e9peint successivement comme un homme qui lit <em>(homo lisens)<\/em>, un homme qui marche, un homme qui nage (de mani\u00e8re non sportive), un homme qui compte (il est de ces personnes chez qui le d\u00e9nombrement est une seconde nature, qui non seulement compte ses pas, les marches d\u2019un escalier, les fen\u00eatres d\u2019un immeuble, mais soumet les nombres ainsi recueillis \u00e0 diverses op\u00e9rations math\u00e9matiques qui occupent continuellement une r\u00e9gion p\u00e9riph\u00e9rique de son flux de conscience). On peut ajouter \u00e0 ces traits un go\u00fbt de la solitude allant jusqu\u2019\u00e0 la tentation de l\u2019\u00e9r\u00e9mitisme, ainsi qu\u2019une anglomanie d\u00e9cid\u00e9e, qui lui fait go\u00fbter notamment \u2014 on abonde dans son sens \u2014 <em>Winnie l\u2019ourson<\/em> et la prose des Anglaises, de <a href=\"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?tag=barbara-pym\" target=\"_blank\" title=\"LS : Barbara Pym\">Barbara Pym<\/a> \u00e0 Sylvia Townsend Warner (cat\u00e9gorie stylistique o\u00f9 il fait entrer, par d\u00e9rogation sp\u00e9ciale, Henry James et son cher <a href=\"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?tag=anthony-trollope\" target=\"_blank\" title=\"LS : Anthony Trollope\">Anthony Trollope<\/a>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Tout cela nous vaut des pages magnifiques sur la d\u00e9ambulation urbaine et le rapport aux villes (Paris, la ville d\u00e9test\u00e9e ; Londres, la ville apaisante), sur la lecture comme tissu r\u00e9el de l\u2019existence, sur les biblioth\u00e8ques et la qu\u00eate incessante de livres (Roubaud est de l\u2019esp\u00e8ce compl\u00e9tiste : une fois un auteur adopt\u00e9, il lit la totalit\u00e9 de ses livres disponibles ; au passage, on apprend que l\u2019homme aux 361 livres \u00e9voqu\u00e9 par Perec dans <em>Notes br\u00e8ves sur l\u2019art et la mani\u00e8re de ranger ses livres<\/em>, c\u2019\u00e9tait lui). Le chapitre final, \u00ab Nothing doing in London \u00bb, compte parmi les plus belles choses qu\u2019on ait \u00e9crites sur Londres \u2014 vue comme une ville \u00e0 livres, une ville-livre. L\u2019\u00e9vocation par Roubaud de ses trajets de pr\u00e9dilection entre Russell Square et la British Library, les librairies Dillons (aujourd\u2019hui disparue), Foyles et Waterstones ne pourra que faire vibrer la corde sensible de tout londinophile marcheur et bibliomane.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En pointill\u00e9 du livre court une r\u00e9flexion sur la relation paradoxale entre \u00e9criture et m\u00e9moire. La <em>destruction<\/em> du titre renvoie non seulement \u00e0 l\u2019\u00e9chec du Projet (et \u00e0 la destruction mat\u00e9rielle des notes, \u00e9bauches et plans qui le concernaient) mais aussi, plus fondamentalement, \u00e0 cette relation. En le couchant sur papier, en le transformant en narration, l\u2019\u00e9criture aide \u00e0 fixer un souvenir (donc en principe \u00e0 le sauver de l\u2019oubli) mais elle contribue ce faisant \u00e0 le d\u00e9truire dans la mesure o\u00f9 ce r\u00e9cit tendra dor\u00e9navant \u00e0 se substituer \u00e0 lui, en l\u2019embaumant dans une image plus pr\u00e9cise mais aussi plus circonscrite, et comme priv\u00e9e de son halo <sup>1<\/sup>. Derri\u00e8re la neutralit\u00e9 tout anglaise, la pr\u00e9cision un peu maniaque de l\u2019\u00e9nonciation, le sous-texte enfin rend l\u2019entreprise par moments tr\u00e8s \u00e9mouvante. \u0152uvre de m\u00e9moire et de r\u00e9flexion sur la m\u00e9moire, <em>le Grand Incendie<\/em> est au fond, quoique ce ne soit jamais \u00e9nonc\u00e9 en toutes lettres, un livre de deuil, un tombeau \u00e9rig\u00e9 \u00e0 Alix Cl\u00e9o Roubaud, une mani\u00e8re de lutter par l\u2019\u00e9criture contre la d\u00e9pression qui menace \u00e0 tout moment d\u2019\u00e9tendre sur l\u2019auteur son grand manteau noir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span style=\"vertical-align: 4px; font-size: 70%\">1<\/span> <span class=\"note\">Remarque analogue dans <em>Un si\u00e8cle d\u00e9bord\u00e9<\/em> de Bernard Frank, lu dans la foul\u00e9e : \u00ab C\u2019est bizarre : cette histoire, je ne l\u2019ai pas invent\u00e9e, et pourtant, depuis que je l\u2019ai \u00e9crite, c\u2019est comme si je ne m\u2019en souvenais plus. \u00c9crirait-on pour oublier ? Ou plus exactement pour oublier ce qui \u00e9tait derri\u00e8re l\u2019\u00e9crit, avant l\u2019\u00e9crit ? \u00bb<br \/>\nAucun rapport, \u00e0 part \u00e7a, entre Roubaud et Frank, qui campent sur des galaxies \u00e9trang\u00e8res, sinon un go\u00fbt commun pour Barbara Pym.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" align=\"left\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" \/>Jacques ROUBAUD, <em>le Grand Incendie de Londres<\/em>, Seuil, \u00ab Fiction et Cie \u00bb, 1989.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Koj\u00e8ve d\u00e9finissait la philosophie comme un discours qui \u00e9nonce tout ce qu\u2019il est possible de dire sans se contredire tout en parlant du fait qu\u2019il en parle. 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