{"id":596,"date":"2012-12-24T19:18:03","date_gmt":"2012-12-24T17:18:03","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=596"},"modified":"2025-01-07T11:14:00","modified_gmt":"2025-01-07T09:14:00","slug":"nouvelles-de-babel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=596","title":{"rendered":"Nouvelles de Babel"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img9\/hjgp.jpg\" width=\"500\" height=\"375\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C\u2019est toujours f\u00eate quand on tombe chez un bouquiniste sur des volumes de La Biblioth\u00e8que de Babel, publi\u00e9e entre 1975 et 1981 par Franco Maria Ricci. Choix des textes et pr\u00e9faces de Borges, format agr\u00e9able en main, belle typo en Bodoni sur verg\u00e9, douze volumes parus en fran\u00e7ais sur les trente et quelques de la collection originale. Un obscur fatum semble peser sur cette biblioth\u00e8que, une nouvelle tentative d\u2019\u00e9dition int\u00e9grale chez Panama ayant tourn\u00e9 court il y a trois ans pour cause de faillite de l\u2019\u00e9diteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Chaque volume dispense suivant les cas le plaisir des retrouvailles ou de la d\u00e9couverte. J\u2019ai relu avec d\u00e9lectation les trois nouvelles d&rsquo;Henry James r\u00e9unies dans <em>les Amis des amis<\/em>. \u00ab Owen Wingrave \u00bb est, des trois, la plus conforme au canon du genre ; les deux autres, la nouvelle-titre et \u00ab la Vie priv\u00e9e \u00bb comptent parmi mes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es de James (j\u2019ai souvent fantasm\u00e9 le film que Raoul Ruiz aurait pu tirer de \u00ab la Vie priv\u00e9e\u00bb). Dans tous les cas, il est fascinant de voir comment James transmute des th\u00e8mes classiques de la litt\u00e9rature fantastique (la chambre hant\u00e9e, le d\u00e9doublement, la communication avec les morts) en les faisant passer dans son alambic personnel : ma\u00eetrise du r\u00e9cit indirect, sinuosit\u00e9s d\u2019une analyse psychologique pouss\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 un d\u00e9licieux vertige \u2014 ou l\u2019art de peser des \u0153ufs de mouche dans des toiles d\u2019araign\u00e9e \u2014, ellipse de certains rebondissements essentiels conduisant \u00e0 sugg\u00e9rer la pr\u00e9sence d\u2019un secret qui nous file entre les doigts au moment o\u00f9 l\u2019on croit s\u2019en saisir. Ce qui fait la singularit\u00e9 de James nouvelliste fantastique, c\u2019est que ses arguments de d\u00e9part ne ressortissent pas \u00e0 l\u2019\u00e9trange ou \u00e0 l\u2019insolite mais \u2014 tout comme dans ses nouvelles disons r\u00e9alistes ou psychologiques \u2014 \u00e0 la peinture de m\u0153urs, \u00e0 l\u2019observation sociale empreinte d\u2019une ironie impalpable. Deux personnes, que leurs amis communs cherchent \u00e0 pr\u00e9senter, ne parviennent jamais \u00e0 se rencontrer en raison d\u2019une succession de contretemps et de rendez-vous manqu\u00e9s. Un grand mondain ne vivant que dans et par le regard d&rsquo;autrui n\u2019est en v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019une coquille vide. Le moi social n&rsquo;est pas le moi r\u00e9el de l&rsquo;\u00e9crivain. Il suffit \u00e0 James d\u2019exag\u00e9rer <em>l\u00e9g\u00e8rement<\/em> ces trois propositions et d\u2019en tirer toutes les cons\u00e9quences pour que la satire sociale glisse insensiblement dans le fantastique, comme si celui-ci en \u00e9tait le prolongement naturel, le revers cach\u00e9 d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. Du grand art.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C\u00f4t\u00e9 d\u00e9couverte, voici les nouvelles de Giovanni Papini dont Borges, dans sa pr\u00e9face,  signale l&rsquo;influence souterraine sur son \u0153uvre. Il en lut quelques-unes, vers onze ou douze ans, dans une mauvaise traduction espagnole, puis les oublia. Et c\u2019est beaucoup plus tard que, les relisant, il s\u2019aper\u00e7ut \u00e0 quel point elles l\u2019avaient marqu\u00e9 \u00e0 son insu. Conclusion tr\u00e8s borg\u00e9sienne de cette anecdote dont il n\u2019y a pas lieu a priori de mettre en doute la v\u00e9racit\u00e9 : \u00ab Sans m\u2019en aviser, je me comportais de la mani\u00e8re la plus sagace : oublier peut bien \u00eatre une forme profonde de la m\u00e9moire. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il est ais\u00e9 d\u2019apercevoir ce qui s\u00e9duisit Borges dans ces nouvelles qui frappent en premier lieu par leur concision narrative. Le r\u00e9cit, chez Papini, est d\u00e9lest\u00e9 de tous ses accessoires \u2014 la mise en place, le d\u00e9cor, la caract\u00e9risation y sont r\u00e9duits au minimum vital \u2014, au profit de l\u2019essentiel, la mise en jeu d\u2019une Id\u00e9e d\u00e9termin\u00e9e comme un probl\u00e8me ; ce qui ne l\u2019emp\u00eache pas, myst\u00e9rieusement, de distiller un climat d\u2019\u00e9tranget\u00e9 ou d\u2019angoisse. Par ailleurs, les parent\u00e9s th\u00e9matiques entre les deux auteurs sont flagrantes : vertige du temps et de l\u2019identit\u00e9, fatigue d\u2019\u00eatre soi ou, au contraire, terreur de n\u2019\u00eatre plus personne \u2014 \u00e0 ceci pr\u00e8s que Borges aborde ces th\u00e8mes avec le d\u00e9tachement de la pens\u00e9e sp\u00e9culative, tandis que Papini leur apporte quelque chose de tourment\u00e9 (dont t\u00e9moigne notamment sa hantise du suicide), sinon de fi\u00e9vreux, qui le rapprocherait de Poe. La traduction de notre cher Nino Frank est d&rsquo;une belle fluidit\u00e9. On d\u00e9couvre \u00e0 l\u2019instant que L\u2019\u00c2ge d\u2019homme a publi\u00e9, sous le titre de <em>Concerto fantastique<\/em>, l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des nouvelles de Papini dans une nouvelle traduction de G\u00e9rard Genot. Hop, sur la liste.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est toujours f\u00eate quand on tombe chez un bouquiniste sur des volumes de La Biblioth\u00e8que de Babel, publi\u00e9e entre 1975 et 1981 par Franco Maria Ricci. 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