{"id":642,"date":"2013-08-21T02:49:04","date_gmt":"2013-08-21T00:49:04","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=642"},"modified":"2016-05-02T18:02:11","modified_gmt":"2016-05-02T16:02:11","slug":"un-cabinet-damateur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=642","title":{"rendered":"La perle de Baltimore"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img10\/haus00.jpg\" height=\"375\" width=\"500\" \/><br \/>\n<span class=\"note\">\u00ab ces tableaux de go\u00fbt flamand repr\u00e9sentant une pi\u00e8ce<br \/>\naux murs compl\u00e8tement recouverts de peintures \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Entre ses cours et ses travaux d\u2019\u00e9rudition, la r\u00e9daction de ses livres et de plusieurs centaines d\u2019articles, Mario Praz trouva encore le temps de voyager aux quatre coins du monde et de tirer de ses p\u00e9riples la mati\u00e8re de nombreuses chroniques, dont il r\u00e9unit un choix dans <em>le Monde que j\u2019ai vu<\/em> (<em>Il Mondo che ho visto<\/em>, traduction de Jacques Michaut-Patern\u00f2, Julliard, 1988). S\u2019embarquer en sa compagnie, c\u2019est voyager dans le temps autant que dans l\u2019espace. Dans une ville, devant un \u00e9difice, un paysage, sa m\u00e9moire encyclop\u00e9dique se mobilise instantan\u00e9ment pour inscrire les sites observ\u00e9s dans l\u2019histoire des civilisations et des formes. Tout l\u2019int\u00e9resse : le spectacle d\u2019un cimeti\u00e8re de voitures pique autant sa curiosit\u00e9 que les collections d\u2019un petit mus\u00e9e de province.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le voici \u00e0 Baltimore, entra\u00een\u00e9 par un ami de Washington qui l\u2019a convaincu d\u2019aller voir le restaurant Haussner\u2019s. \u00ab C\u2019est la plus extraordinaire collection de tableaux qui existe, m\u2019assura-t-il. Il ne faut pas s\u2019attendre \u00e0 des chefs-d\u2019\u0153uvre, mais les murs sont couverts de haut en bas de tableaux de toutes sortes, certains ne sont pas mal. \u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019on nous fit passer dans la salle d\u2019attente, une tr\u00e8s grande pi\u00e8ce en sous-sol pleine de gens ; parmi les t\u00eates humaines se d\u00e9tachaient des t\u00eates de marbre et de bronze, copies de bustes d\u2019empereurs romains, bronzes de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle surcharg\u00e9s de gestes et de fioritures ; aux murs des tableaux, des dessins et des meubles pseudo-XVIII<sup>e<\/sup> : modeste pr\u00e9lude aux \u00e9tages sup\u00e9rieurs, discr\u00e8te <em>ouverture<\/em> au grand orchestre qui nous frappa de plein fouet comme un assaut de cymbales, de trombones et de grosses caisses d\u00e8s que notre tour fut venu de monter au restaurant.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Au restaurant les attend le plus ahurissant ensemble de tableaux qui soit, occupant absolument toute la surface des murs. Ce d\u00e9cor \u00e9voque aussit\u00f4t \u00e0 Praz une version kitsch de \u00ab ces tableaux de go\u00fbt flamand repr\u00e9sentant une pi\u00e8ce aux murs compl\u00e8tement recouverts de peintures, garnie de tables encombr\u00e9es d\u2019objets et qui reproduisent ordinairement des salles de collections, r\u00e9elles ou imaginaires, ou encore des sc\u00e8nes pour repr\u00e9sentations all\u00e9goriques : tableaux de Francken, de Bruegel de Velours, de Hans Jordaens III, de Zoffany ou de Panini chez nous. Pi\u00e8ces o\u00f9 le fourmillement des formes rejoint l\u2019hallucination et le d\u00e9lire. \u00bb La nomenclature qui suit pourrait sortir de <em>la Vie, mode d\u2019emploi<\/em>.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Paysages et marines ordinaires (une s\u00e9rie infinie de vues de Paris), sc\u00e8nes de genre semblables \u00e0 celles qu\u2019on trouve encore chez certains antiquaires autour de Saint-James \u00e0 Londres, repr\u00e9sentant des cardinaux et des moines en train de lever des coupes de vin \u00e0 contre-jour dans des pi\u00e8ces minutieusement peintes, sauf que dans son inventaire le peintre a commis de flagrants anachronismes, comme lorsqu\u2019il place une bo\u00eete de cigares sur la table d\u2019un gentilhomme du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ; tableaux tels qu\u2019on en voyait jadis dans les maisons closes, comme une sc\u00e8ne d\u2019<em>Othello<\/em>, des nus f\u00e9minins, des sujets sentimentaux comme cette jeune fille v\u00eatue de bleu ciel, entour\u00e9e de chiens fauves, portant un chiot sur l\u2019\u00e9paule, ou cette autre, pomp\u00e9ienne, suivie de colombes, des enfants dans des basses-cours, des dames en costume Directoire, une V\u00e9nitienne du peuple, des odalisques au bain, des sc\u00e8nes historiques, le bouffon de cour\u2026 Signatures de peintres en marge des histoires de la peinture, Cesare Detti, Chierici, Soulacroix, Jules Lefebvre, sp\u00e9cialiste du nu f\u00e9minin et membre de l\u2019Institut de France (certains peignaient fort bien, observait mon ami), et perdu par hasard dans la foule anonyme Diaz de la Pe\u00f1a. Au bar (interdit aux femmes) une orgie de nus f\u00e9minins, un satyre et une nymphe de Bouguereau, ce m\u00eame Bouguereau dont les tableaux sont, comme le dit \u00e0 juste titre E. H. Gombrich dans son <em>Freud et la psychologie de l\u2019art<\/em>, \u00ab d\u2019une habilet\u00e9 naus\u00e9abonde \u00bb, et des sujets aphrodisiaques de Fried Pal qui auraient fourni d\u2019excellentes illustrations pour l\u2019essai de Giancarlo Marmori sur \u00ab le nu bourgeois \u00bb (dans <em>le Tonneau et le Violon<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais une inscription devant un escalier nous avertit qu\u2019il y a un <em>sancta sanctorum<\/em>, un \u00ab Mus\u00e9e \u00bb. Au pied de l\u2019escalier on voit une statue : la vision de Jeanne d\u2019Arc de Randolph Rogers ; en haut un avis informe que le b\u00e9n\u00e9fice des entr\u00e9es ira au Boy\u2019s Club de Baltimore : des mannequins repr\u00e9sentant un jeune explorateur et une Indienne vous lorgnent du fond d\u2019une longue salle dont les murs sont enti\u00e8rement occup\u00e9s par des portions de la plus grande peinture du monde, le <em>Panth\u00e9on de la guerre<\/em>, cr\u00e9\u00e9 \u00e0 la fin de la Premi\u00e8re Guerre mondiale par Pierre-Carri\u00e8re-Belleuse et A. P. Goguet avec la collaboration d\u2019une centaine d\u2019autres artistes, pi\u00e8tres disciples de Detaille. La peinture comportait six mille portraits d\u2019apr\u00e8s nature ; nous ne voyons ici que les parties qui repr\u00e9sentent les spahis et les cuirassiers. Une horloge liberty en bronze leur tient compagnie, avec son habituelle femme ondoyante, son globe dor\u00e9 portant les heures et les incrustations d\u2019opaline destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre illumin\u00e9es de l\u2019int\u00e9rieur : l\u2019ensemble s\u2019appelle <em>la Cr\u00e9ation<\/em> et figura au Salon des Beaux-Arts de 1903. Une \u00e9poque est illustr\u00e9e par ses chefs-d\u2019\u0153uvre, mais elle est \u00e9galement illumin\u00e9e par les \u0153uvres qui repr\u00e9sentent le niveau le plus bas du go\u00fbt. Haussner a eu le m\u00e9rite de r\u00e9unir dans un m\u00eame bouquet les mauvaises herbes et les champignons v\u00e9n\u00e9neux de la <em>belle \u00e9poque<\/em>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">On ne pourra plus aller v\u00e9rifier sur place. Le restaurant de William Henry et Frances Wilke Haussner, fond\u00e9 en 1926, a servi son dernier repas le 6 octobre 1999. Le b\u00e2timent fut converti en \u00e9cole de cuisine, sous la houlette du Coll\u00e8ge international de Baltimore. Quant \u00e0 la collection de tableaux, elle fut vendue aux ench\u00e8res \u00e0 New York par Sotheby\u2019s.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img10\/haus01.jpg\" height=\"287\" width=\"384\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img10\/haus02.jpg\" height=\"257\" width=\"384\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img10\/haus03.jpg\" height=\"344\" width=\"500\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img10\/haus04.jpg\" height=\"181\" width=\"500\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img10\/haus05.jpg\" height=\"190\" width=\"500\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img10\/haus06.jpg\" height=\"186\" width=\"500\" \/><br \/>\n<span class=\"note\">Les photos couleur sont de Bill McAllen<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le d\u00e9cor de Haussner\u2019s a \u00e9t\u00e9 reconstitu\u00e9, assez pauvrement, dans un \u00e9pisode de <em>Mad Men<\/em>, avec beaucoup, beaucoup moins de tableaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img10\/mdm01.jpg\" height=\"281\" width=\"500\" \/><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img10\/mdm02.jpg\" height=\"281\" width=\"500\" \/><br \/>\n<span class=\"note\">Mad Men, 3<sup>e<\/sup> saison, 1<sup>er<\/sup> \u00e9pisode, \u00ab Out of Town \u00bb<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab ces tableaux de go\u00fbt flamand repr\u00e9sentant une pi\u00e8ce aux murs compl\u00e8tement recouverts de peintures \u00bb Entre ses cours et ses travaux d\u2019\u00e9rudition, la r\u00e9daction de ses livres et de plusieurs centaines d\u2019articles, Mario Praz trouva encore le temps de voyager aux quatre coins du monde et de tirer de ses p\u00e9riples la mati\u00e8re de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[402,392],"class_list":["post-642","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-grappilles","tag-mad-men","tag-mario-praz"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/642","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=642"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/642\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=642"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=642"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=642"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}