{"id":652,"date":"2013-10-01T01:35:50","date_gmt":"2013-09-30T23:35:50","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=652"},"modified":"2025-03-16T18:21:50","modified_gmt":"2025-03-16T16:21:50","slug":"autoportrait-en-miettes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=652","title":{"rendered":"Autoportrait en miettes"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img10\/pmff.jpg\" height=\"375\" width=\"500\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La premi\u00e8re entr\u00e9e s\u2019intitule \u00ab A \u00bb ; la derni\u00e8re, \u00ab Zibaldone \u00bb. Malicieux pied de nez qu\u2019adresse, au genre devenu banal de l\u2019ab\u00e9c\u00e9daire, ce livre qui \u00ab n\u2019a ni d\u00e9but ni fin. Pas de forme bien arr\u00eat\u00e9e non plus \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Fragments d\u2019une for\u00eat<\/em> fait suite aux <em>Lieux parall\u00e8les<\/em>, paru chez Plon voici pr\u00e8s de quinze ans.  L\u2019ouvrage se recommande d\u2019une longue tradition qui remonte \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9 (Ath\u00e9n\u00e9e, Macrobe, Aulu-Gelle) et s\u2019\u00e9panouit \u00e0 la Renaissance (\u00c9rasme, Bacon) ainsi que chez les baroques anglais chers au c\u0153ur de l\u2019auteur. Une <em>for\u00eat<\/em>, apprend-on au seuil du livre, d\u00e9signait alors \u00ab un recueil m\u00eal\u00e9 de notes et de <em>marginalia<\/em>, une collection de fragments et de faits r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s chez les uns pour \u00eatre propos\u00e9s aux autres \u00bb. Bacon \u00e9leva m\u00eame le genre au carr\u00e9 en s\u2019attelant, au soir de sa vie, \u00e0 la compilation d\u2019une <em>for\u00eat des for\u00eats (Sylva Sylvarum)<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il s\u2019agit donc d\u2019un carnet de bord r\u00e9unissant citations et notes de lecture, exercices d\u2019admiration, portraits et biographies br\u00e8ves, choses vues et beaux faits divers, notations intimes, \u00e9piphanies de la vie ordinaire li\u00e9es \u00e0 des lieux, des amours, des rencontres. On s\u2019y prom\u00e8ne entre Londres, Paris, Nice, Rome, Sienne et Milan. On y croise Italo Calvino, Federico Zeri, Giorgio Manganelli, Pierre Lesieur, Boris Kochno, Olivier Larronde, Tomaso Buzzi et quantit\u00e9 d\u2019autres figures inclassables d\u2019\u00e9crivains, de peintres, d\u2019architectes, de d\u00e9corateurs, d\u2019\u00e9rudits, d\u2019excentriques et de collectionneurs d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui. L\u2019usage des formes br\u00e8ves qu\u2019affectionne Patrick Mauri\u00e8s convient id\u00e9alement \u00e0 l\u2019\u00e9vocation oblique de ces cr\u00e9ateurs en marge, \u00e0 l\u2019\u00e9cart du <em>mainstream<\/em> comme des avant-gardes patent\u00e9es, qui nourrissent depuis toujours ses passions de lecteur, d\u2019essayiste et d\u2019\u00e9diteur. L\u2019\u00e9clectisme dont celles-ci t\u00e9moignent n\u2019est nullement le fait d\u2019un esprit versatile, mais tout simplement celui d\u2019un homme \u00e9pris avant tout de singularit\u00e9. Il n\u2019exclut nullement la fermet\u00e9 des partis pris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">De Roland Barthes, Mauri\u00e8s a h\u00e9rit\u00e9 non seulement le go\u00fbt du fragment et des biograph\u00e8mes, mais aussi l\u2019art de saisir le ton d\u2019une \u00e9poque \u00e0 travers ses ph\u00e9nom\u00e8nes en apparence les plus futiles. La lecture de <em>Vogue<\/em> et de <em>Vanity Fair<\/em>, le spectacle d\u2019une bonimenteuse d\u2019une cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9-achat, la floraison des boutiques de faux luxe, le service d\u2019accueil des TGV mimant d\u00e9risoirement celui des a\u00e9roports, le d\u00e9cor standardis\u00e9 des chambres d\u2019h\u00f4tels, les mouvements cycliques de la mode vestimentaire \u2014 dont l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration constante dans la pratique du recyclage s\u2019apparente d\u00e9sormais \u00e0 un sur-place d\u00e9finitif \u2014 lui inspirent ainsi autant de \u00ab&nbsp;mythologies&nbsp;\u00bb miniatures. Constatant sans am\u00e9nit\u00e9 le conformisme de plus en plus \u00e9crasant des modes \u00e9ditoriales (le culte des gagnants triomphe l\u00e0 comme ailleurs), il s\u2019en prend \u00e0 l\u2019\u00ab \u00e9motion \u00bb \u00e9rig\u00e9e en crit\u00e8re supr\u00eame d\u2019appr\u00e9ciation esth\u00e9tique, au minimalisme (en litt\u00e9rature et en art comme dans la d\u00e9coration d\u2019int\u00e9rieur) devenu le cache-mis\u00e8re d\u2019une pauvret\u00e9 flagrante de style, de pens\u00e9e et d\u2019imagination. Face \u00e0 la d\u00e9mat\u00e9rialisation du monde en cours avec l\u2019av\u00e8nement du num\u00e9rique, il propose un parall\u00e8le \u00e9clairant avec la r\u00e9volution industrielle anglaise dont il montre qu\u2019elle fut le moment d\u2019une \u00ab&nbsp;premi\u00e8re crise de l\u2019analogique&nbsp;\u00bb (dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, on lira avec int\u00e9r\u00eat ses remarques sur l\u2019\u00e9volution de la perception des couleurs).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Une continuit\u00e9 souterraine se fait jour sous la disparate apparente de ces pages, qui dessinent, en creux, un autoportrait en miettes. De quoi s\u2019agit-il au fond ? D\u2019arracher \u00e0 l\u2019oubli, comme l\u2019\u00e9crivait John Aubrey, des petits riens n\u00e9glig\u00e9s, de sauver du n\u00e9ant des moments fugaces qui engagent l\u2019existence, des lieux, des \u0153uvres, des \u00eatres aim\u00e9s. Et c\u2019est ici que la d\u00e9marche de l\u2019\u00e9crivain rejoint la passion du modeste collectionneur qu\u2019est aussi Patrick Mauri\u00e8s.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Je retiens, comme on retient une personne sur le point de partir, tous mes livres, mes tableaux, mes objets, m\u00eame s\u2019ils ne me parlent plus. Exemple parfait de cette sorte de collectionneur que distingue un psychanalyste am\u00e9ricain, en opposition dialectique \u00e0 son contretype : celui qui amasse et celui qui \u00e9limine, le premier ne parvenant pas \u00e0 combler la perte, courant vers la r\u00e9paration impossible, paralys\u00e9 par l\u2019id\u00e9e de choix, le second tenu par un narcissisme \u00e9puisant, qui ne (se) trouve jamais assez bien.<br \/>\nMais \u00ab accumuler \u00bb, cela signifie-t-il \u00ab ne pas choisir \u00bb ? Non, bien s\u00fbr, il s\u2019agit d\u2019abord de garder, en t\u00e9moignage, chacune des \u00e9tapes, chacun des \u00e9tats du choix, pi\u00e8ce de l\u2019interminable puzzle qui nous compose et se d\u00e9couvre progressivement devant nous, pour notre plus grand \u00e9tonnement (\u00ab je ne collectionne pas, je vis avec mes objets \u00bb, dit, dans un quotidien, la collectionneuse am\u00e9ricaine Alicia Kaplan).<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Passage auquel fait \u00e9cho, vingt pages plus loin, une citation de Taine o\u00f9 Mauri\u00e8s voit la raison profonde de la passion des objets :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Il y a un proverbe turc qui dit : \u00ab Quand la maison est finie, la mort entre. \u00bb C\u2019est pour cela que les sultans ont toujours un palais en construction, qu\u2019ils se gardent bien d\u2019achever. La vie semble ne vouloir rien de complet \u2014 que le malheur. Rien n\u2019est redoutable comme un souhait r\u00e9alis\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Cet interminable puzzle, ce palais en construction que l\u2019auteur se garderait bien d\u2019achever, c\u2019est aussi bien ce livre. Qui n\u2019a donc \u00ab ni d\u00e9but ni fin \u00bb, et pour cause.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/>Patrick Mauri\u00e8s, <em>Fragments d\u2019une for\u00eat (Disparates, 1)<\/em>. Grasset, 2013, 230 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La premi\u00e8re entr\u00e9e s\u2019intitule \u00ab A \u00bb ; la derni\u00e8re, \u00ab Zibaldone \u00bb. Malicieux pied de nez qu\u2019adresse, au genre devenu banal de l\u2019ab\u00e9c\u00e9daire, ce livre qui \u00ab n\u2019a ni d\u00e9but ni fin. Pas de forme bien arr\u00eat\u00e9e non plus \u00bb. 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