{"id":657,"date":"2013-10-22T01:39:32","date_gmt":"2013-10-21T23:39:32","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=657"},"modified":"2013-10-23T09:39:23","modified_gmt":"2013-10-23T07:39:23","slug":"de-la-copie-comme-creation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=657","title":{"rendered":"De la copie comme cr\u00e9ation"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">Il existe un vertige philologique. Le g\u00e9nie de Borges fut d\u2019apercevoir qu\u2019il y avait l\u00e0 non seulement sujet \u00e0 r\u00e9flexion, mais mati\u00e8re \u00e0 fiction \u2014 et \u00e0 invention d\u2019un fantastique in\u00e9dit. Cependant, les sp\u00e9culations borg\u00e9siennes recoupent des questions bien r\u00e9elles qu\u2019aborde Luciano Canfora dans son essai <em>le Copiste comme auteur<\/em> \u2014 en convoquant d\u2019ailleurs Pierre M\u00e9nard dans le cours de sa d\u00e9monstration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Quoiqu\u2019il s\u2019appuie sur une \u00e9rudition consid\u00e9rable, ce petit livre est moins une \u00e9tude savante qu\u2019une succession de courts aper\u00e7us sur un m\u00eame \u00e9cheveau de probl\u00e8mes, envisag\u00e9s \u00e0 chaque chapitre \u00e0 partir d\u2019un angle de vue diff\u00e9rent. S\u2019agissant des textes de l\u2019Antiquit\u00e9 classique, la question est de savoir ce qu\u2019on lit et m\u00eame qui on lit, autrement dit de s\u2019interroger sur les processus de transmission par lesquels les textes anciens nous sont parvenus. Ces questions sont loin d\u2019\u00eatre r\u00e9centes. Tels \u00e9rudits du IV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle se la posaient <em>d\u00e9j\u00e0<\/em> \u00e0 propos de textes vieux pour eux de huit cents ans, ce qui donne une id\u00e9e de l\u2019ab\u00eeme qui nous s\u00e9pare de ces derniers. De la tradition orale au codex en passant par les rouleaux de papyrus, chacun sait que les textes anciens ont connu une histoire mouvement\u00e9e : copi\u00e9s et recopi\u00e9s avec tous les risques d\u2019erreurs qui s\u2019ensuivent, ils furent remani\u00e9s, alt\u00e9r\u00e9s, cit\u00e9s, traduits, abr\u00e9g\u00e9s, compil\u00e9s, d\u00e9truits, reconstitu\u00e9s\u2026 Le travail du philologue, suppose-t-on alors, consisterait \u00e0 reconstituer patiemment, par la comparaison des diverses variantes conserv\u00e9es, leur g\u00e9n\u00e9alogie de mani\u00e8re \u00e0 remonter jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arch\u00e9type le plus s\u00fbr. Or, les choses ne sont pas si simples.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Loin d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 lin\u00e9aire et verticale, la transmission des textes s\u2019est effectu\u00e9e de mani\u00e8re oblique et polycentr\u00e9e, si bien que la notion m\u00eame d\u2019arch\u00e9type appara\u00eet illusoire. D\u2019une part, l\u2019intervalle entre ces arch\u00e9types et la date de composition de l\u2019\u0153uvre peut \u00eatre immense, et les alt\u00e9rations les plus importantes surviennent g\u00e9n\u00e9ralement <em>au d\u00e9but<\/em> de la vie d\u2019un texte. D\u2019autre part, le manuscrit identifi\u00e9 comme arch\u00e9type pourra n\u2019\u00eatre qu\u2019une copie parmi d\u2019autres qui aura eu la chance \u00ab arbitraire \u00bb de survivre. L\u2019une des raisons en est la fragilit\u00e9 des lieux de collecte et d\u2019archivage que furent les grandes biblioth\u00e8ques comme celle d\u2019Alexandrie, plus riches mais aussi plus vuln\u00e9rables parce que plus fr\u00e9quemment sujettes aux pillages et aux destructions que des biblioth\u00e8ques priv\u00e9es situ\u00e9es \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des grandes cit\u00e9s. Ce sont donc de celles-ci que nous tenons souvent les copies les plus anciennes, qui ne sont pas forc\u00e9ment les plus fiables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Plus fondamentalement, les notions d\u2019auteur et de cr\u00e9ation originale sont des inventions modernes, et il y a quelque anachronisme \u00e0 les appliquer \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9 et au Moyen \u00c2ge, o\u00f9 elles recouvraient des r\u00e9alit\u00e9s beaucoup plus instables et mouvantes. Dans l\u2019Antiquit\u00e9, un \u00ab manuscrit \u00bb original pouvait n\u2019\u00eatre rien d\u2019autre qu\u2019un ensemble de notes, de feuillets servant de support \u00e0 un enseignement oral, de sorte qu\u2019au moment de la premi\u00e8re transmission, il y eut d\u2019embl\u00e9e multiplication d\u2019interpr\u00e9tations, de variantes et de ramifications, donnant lieu \u00e0 plusieurs versions d\u2019une m\u00eame \u00ab \u0153uvre \u00bb. Au passage, Canfora pointe la dimension collective du mode de composition des textes, en rappelant que certains corpus philosophiques des \u00e9coles platoniciennes ou aristot\u00e9liciennes furent \u00e9labor\u00e9s, au sein de cercles d\u2019\u00e9rudits, par des communaut\u00e9s de lecteurs. D\u00e8s lors, le copiste cesse d\u2019\u00eatre ce scribe ignorant qui d\u00e9nature, en le recopiant, un texte qu\u2019il ne comprend pas ; il faut plut\u00f4t l\u2019envisager comme son premier \u00e9diteur (au sens anglais : <em>editor<\/em> et non <em>publisher<\/em>). La copie ne fut pas seulement le vecteur de la transmission des textes; elle appartient de plein droit au processus de leur \u00e9laboration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/>Luciano CANFORA, <em>le Copiste comme auteur<\/em> (2002). Traduit de l\u2019italien par Laurent Calvi\u00e9 et Gis\u00e8le Cocco. Anacharsis, \u00ab Essais \u00bb, 2012, 124 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il existe un vertige philologique. 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