{"id":711,"date":"2015-02-27T19:43:47","date_gmt":"2015-02-27T17:43:47","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=711"},"modified":"2016-04-18T12:55:42","modified_gmt":"2016-04-18T10:55:42","slug":"approche-et-tue-un-president","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=711","title":{"rendered":"Approche et tue un pr\u00e9sident !"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img11\/sdas01.jpg\" height=\"333\" width=\"500\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Assassins<\/em>, sur un livret de John Weidman, est l\u2019un des <em>concept musicals<\/em> les plus radicaux de <a href=\"http:\/\/\" title=\"LS : Stephen Sondheim, par Renaud Machart (Actes Sud)\">Stephen Sondheim<\/a>. Il s\u2019agit d\u2019une revue grin\u00e7ante \u00e9voquant neuf tentatives d\u2019assassinat, couronn\u00e9es ou non de succ\u00e8s, sur la personne de pr\u00e9sidents am\u00e9ricains, d\u2019Abraham Lincoln \u00e0 Ronald Reagan. Comme d\u2019autres Sondheim (<em>Company<\/em>, <em>Merrily We Roll Along<\/em>), la construction est non-chronologique. L\u2019action se d\u00e9roule dans un espace-temps imaginaire \u2014 l\u2019antichambre des Enfers ? \u2014 o\u00f9 les candidats meurtriers de toutes les \u00e9poques se croisent, s\u2019apostrophent, s\u2019encouragent ou s\u2019invectivent. Le d\u00e9cor de ce carnaval macabre est une baraque de tir forain. Deux ma\u00eetres de jeu : un forain sinistre et un m\u00e9nestrel, lequel endossera par la suite le r\u00f4le de Lee Harvey Oswald. En ouverture, le forain interpelle les meurtriers putatifs en tendant \u00e0 chacun un revolver. Et de chanter en substance : \u00ab Eh toi ? Ta vie est un \u00e9chec ? Tu n\u2019as pas de travail, ta petite amie t\u2019a l\u00e2ch\u00e9e ? Tu ne sais pas quoi faire ? Approche et tue un pr\u00e9sident ! \u00bb Entendre par la suite le ch\u0153ur des meurtriers entonner gaiement <em>Everybody\u2019s Got the Right to their Dreams<\/em> \u00e9claire soudain d\u2019un autre jour le droit proclam\u00e9 de chacun \u00e0 la poursuite du bonheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C\u2019est bien entendu de cela qu\u2019il est question dans <em>Assassins<\/em> : les rat\u00e9s du r\u00eave am\u00e9ricain, le sentiment de rage et de frustration qu\u2019il engendre chez ses laiss\u00e9s-pour-compte, la culture des armes \u00e0 feu \u2014 au-del\u00e0 des meurtres de pr\u00e9sidents, impossible de ne pas penser \u00e0 cet autre sport national que sont les tueries de masse dans les coll\u00e8ges et les supermarch\u00e9s. Tout cela est si \u00e9vident que Weidman et Sondheim se gardent de surligner le propos. Loin du didactisme plat qui plombe tant de pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre contemporaines d\u00e8s qu\u2019elles s\u2019emparent d\u2019un sujet dit \u00ab de soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, ils jouent la carte d\u2019un humour noir autrement plus inconfortable, qui n\u2019exclut ni la r\u00e9flexion sur la violence dans l\u2019Histoire, ni \u00e7\u00e0 et l\u00e0 un \u00e9trange fond de m\u00e9lancolie. Les aspirants assassins sont suivant les cas des illumin\u00e9s atteints de la folie des grandeurs, des sociopathes tristes, de purs exalt\u00e9s, des bras cass\u00e9s (Sara Jane Moore, aussi gaffeuse et maladroite que sa cible, le pr\u00e9sident Gerald Ford). Un seul d\u2019entre eux, l\u2019ouvrier anarchiste Leon Czolgosz, ob\u00e9it \u00e0 des mobiles politiques un tant soit peu articul\u00e9s. Sur le fil du rasoir, Weidman et Sondheim examinent leurs motivations avec une finesse qui \u00e9vite les poncifs de la psychosociologie de comptoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Assassins<\/em> date de 1990. Sa carri\u00e8re off Broadway fut br\u00e8ve. Outre que le sujet en est peu aimable, le d\u00e9clenchement de la premi\u00e8re guerre du Golfe, au milieu des repr\u00e9sentations, compromit ses chances de succ\u00e8s. D\u2019aucuns firent au spectacle un proc\u00e8s en antipatriotisme de mauvais go\u00fbt. Par la suite, le show fut remont\u00e9 \u00e0 Broadway et Londres, toujours pour de courtes s\u00e9ries de repr\u00e9sentations. Sa nouvelle reprise \u00e0 la Menier Chocolate Factory de Londres est tout bonnement \u00e9poustouflante. La densit\u00e9 de l\u2019ouvrage (1 h 45 sans entracte), le lieu m\u00eame de la repr\u00e9sentation \u2014 une ancienne chocolaterie comme son nom l\u2019indique, devenue restau-bar-galerie, avec petite salle de th\u00e9\u00e2tre de deux cents places en sous-sol, aux murs de b\u00e9ton brut \u2014, le dispositif sc\u00e9nique \u00e0 l\u2019\u00e9lisab\u00e9thaine o\u00f9 les spectateurs sont assis de part et d\u2019autre d\u2019une aire de jeu centrale, presque le nez sur les com\u00e9diens : tout s\u2019accorde au propos du spectacle et concourt \u00e0 son intensit\u00e9. La mise en sc\u00e8ne dynamique de Jamie Lloyd, la sc\u00e9nographie de Soutra Gilmour et les chor\u00e9graphies pr\u00e9cises de Chris Bailey abondent en trouvailles de d\u00e9tail. Par exemple, ces enseignes de baraque de tir \u00ab Hit \u00bb and \u00ab Miss \u00bb qui s\u2019allument suivant que la tentative d\u2019assassinat a r\u00e9ussi ou \u00e9chou\u00e9. En cas de succ\u00e8s, une petite pluie de tickets rouges de foire tombe doucement sur la t\u00eate du meurtrier. Et lorsque Oswald touchera le jackpot \u00e0 Dallas, c\u2019est un v\u00e9ritable d\u00e9luge de tickets qui noiera la sc\u00e8ne. Effets visuels et sonores parcimonieux mais percutants, qui rendent impressionnantes les ex\u00e9cutions de Charles Guiteau et Giuseppe Zangara. Le tout est port\u00e9 par la belle \u00e9nergie d\u2019une troupe si soud\u00e9e qu\u2019il est presque impossible d\u2019isoler une performance. Tout de m\u00eame, on a \u00e9t\u00e9 \u00e9pat\u00e9 par le charisme de Simon Lipkin, Michael Xavier et Andy Nyman, l\u2019abattage comique d\u2019Anna Francolini et Carly Bawden.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Assassins<\/em> n\u2019est sans doute pas la partition la plus \u00e9clatante de Sondheim. On n\u2019en admire pas moins comme toujours son invention langagi\u00e8re (privil\u00e9giant les mots courts, les r\u00e9it\u00e9rations, l\u2019antith\u00e8se et la paronomase), son go\u00fbt du pastiche et des citations d\u00e9guis\u00e9es (chaque chanson adopte le style musical de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 elle est situ\u00e9e), sa science des dissonances calcul\u00e9es, des chansons-conversations et des chorals entrelac\u00e9s \u2014 d\u2019autant plus que cette virtuosit\u00e9, loin d\u2019\u00eatre gratuite, est toujours au service des personnages et de l\u2019impact \u00e9motionnel des situations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">P.-S. : <em>Assassins<\/em> est le cinqui\u00e8me musical de Sondheim repris en dix ans \u00e0 la Menier Chocolate Factory. On a pu voir l\u2019an dernier, bri\u00e8vement disponible en streaming, une captation de leur <em>Merrily We Roll Along<\/em> (mise en sc\u00e8ne de Maria Friedman), film\u00e9e au Harold Pinter Theatre o\u00f9 le show s\u2019\u00e9tait transport\u00e9. Une autre grande r\u00e9ussite, \u00e0 ne pas louper si d\u2019aventure elle ressurgit sur le net.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img11\/sdas02.jpg\" height=\"238\" width=\"500\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Assassins, sur un livret de John Weidman, est l\u2019un des concept musicals les plus radicaux de Stephen Sondheim. Il s\u2019agit d\u2019une revue grin\u00e7ante \u00e9voquant neuf tentatives d\u2019assassinat, couronn\u00e9es ou non de succ\u00e8s, sur la personne de pr\u00e9sidents am\u00e9ricains, d\u2019Abraham Lincoln \u00e0 Ronald Reagan. 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