{"id":763,"date":"2016-01-24T02:12:47","date_gmt":"2016-01-24T00:12:47","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=763"},"modified":"2025-01-11T12:07:57","modified_gmt":"2025-01-11T10:07:57","slug":"lenfer-de-la-notoriete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=763","title":{"rendered":"L&rsquo;enfer de la notori\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">On est toujours \u00e9pat\u00e9 par l\u2019acuit\u00e9 visionnaire des romanciers du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Le monde de l\u2019argent d\u00e9peint par Balzac et Zola, la vie parlementaire vue par Trollope paraissent encore plus vrais aujourd\u2019hui qu\u2019en leur temps \u2014 peut-\u00eatre parce que, pour qui sait voir, un ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019observe mieux \u00e0 l\u2019\u00e9tat naissant. En 1903, Henry James publie un court roman, <em>les Journaux (The Papers)<\/em>. Il y annonce d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e8re de la presse <em>people<\/em> et le caract\u00e8re tautologique de la notori\u00e9t\u00e9: tout le monde parle de X parce qu\u2019il est c\u00e9l\u00e8bre et il est c\u00e9l\u00e8bre parce que tout le monde en parle. Deux personnalit\u00e9s, qui sont le n\u00e9gatif l\u2019une de l\u2019autre, incarnent ici ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Sir A.B.C. Beadel-Muffet, dont les moindres faits et gestes d\u00e9fraient quotidiennement la chronique, ferait l\u2019impossible pour que son nom disparaisse \u00e0 tout jamais des journaux (mais comment stopper l\u2019engrenage fatal de la renomm\u00e9e une fois qu\u2019il est lanc\u00e9 ?). Le pitoyable Mortimer Marshall, \u00e0 l\u2019inverse, est pr\u00eat \u00e0 tout pour devenir c\u00e9l\u00e8bre \u00e0 son tour ; mais l&rsquo;attention publique se refuse \u00e0 lui et le rejette, en somme, comme un corps \u00e9tranger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">James proc\u00e8de \u00e0 sa mani\u00e8re habituelle, qui est allusive et oblique. Ses h\u00e9ros, Maud Blandy et Howard Bight, sont des sans grade de l\u2019information, un couple de jeunes journalistes d\u00e9sargent\u00e9s qui vivotent au bas de l\u2019\u00e9chelle en vendant des potins au plus offrant. L\u2019ambition, le cynisme et la lucidit\u00e9 se disputent en eux ce qui leur reste d\u2019int\u00e9grit\u00e9 morale. Au passage, on notera le caract\u00e8re androgyne de ces deux protagonistes \u2014 elle plut\u00f4t gar\u00e7on manqu\u00e9, lui ayant \u00ab par comparaison l\u2019allure d\u2019une jeune fille \u00bb \u2014 et l\u2019ambivalence de leur camaraderie amoureuse. Le couple, chez James, a toujours quelque chose d\u2019impossible, sinon d\u2019impensable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Avec Howard et Maud, nous circulons dans le Londres nocturne du Strand, des th\u00e9\u00e2tres <sup>1<\/sup> et des pubs surchauff\u00e9s, nous croisons dans le brouillard des crieurs de journaux aboyant les gros titres des \u00e9ditions sp\u00e9ciales ; mais jamais nous ne franchirons les portes d\u2019une r\u00e9daction de Fleet Street. Aucun romancier r\u00e9aliste traitant d\u2019un pareil sujet n\u2019aurait r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 la tentation de nous plonger dans l\u2019ambiance f\u00e9brile d\u2019une salle de presse au moment du bouclage. Rien de tel chez James. Son g\u00e9nie consiste au contraire \u00e0 nous maintenir constamment \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des \u00e9v\u00e9nements, dont l\u2019\u00e9cho nous parvient par ou\u00ef-dire en quelque sorte, filtr\u00e9 par la perception incompl\u00e8te qu\u2019en ont des personnages eux-m\u00eames marginaux. Il y a ainsi, au c\u0153ur des <em>Journaux<\/em>, une \u00e9bauche sugg\u00e9r\u00e9e de roman criminel, et un terrible secret dont nous ne conna\u00eetrons jamais le fin mot. Le pouvoir souterrain de la presse, le Moloch de l\u2019opinion publique qui d\u2019un jour sur l\u2019autre fait et d\u00e9fait les r\u00e9putations, la pr\u00e9sence \u00e9norme et tentaculaire de la ville paraissent une menace d\u2019autant plus incommensurable qu\u2019elle reste tapie dans l\u2019ombre, comme une b\u00eate dans la jungle. Une singularit\u00e9 toujours frappante chez James, c\u2019est la mani\u00e8re dont la peinture sociale est insidieusement contamin\u00e9e par le fantastique : \u00ab Apr\u00e8s quoi, elle avait failli faire un saut, comme elle e\u00fbt dit, jusqu\u2019\u00e0 cette bo\u00eete aux lettres d\u2019en face dont la gueule vorace, ouverte dans la t\u00e9n\u00e9breuse nuit londonienne, avait englouti tant de ses petites d\u00e9marches infructueuses. \u00bb<\/p>\n<p><span class=\"note\">1. James moque au passage la mode du th\u00e9\u00e2tre \u00ab scandinave \u00bb \u00e9th\u00e9r\u00e9, genre Ibsen, qui faisait fureur au tournant du si\u00e8cle. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/>Henry JAMES, <em>les Journaux (The Papers)<\/em>. Traduction de Jean Pavans. Grasset, \u00ab Les Cahiers rouges \u00bb, 1997.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On est toujours \u00e9pat\u00e9 par l\u2019acuit\u00e9 visionnaire des romanciers du XIXe si\u00e8cle. Le monde de l\u2019argent d\u00e9peint par Balzac et Zola, la vie parlementaire vue par Trollope paraissent encore plus vrais aujourd\u2019hui qu\u2019en leur temps \u2014 peut-\u00eatre parce que, pour qui sait voir, un ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019observe mieux \u00e0 l\u2019\u00e9tat naissant. 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