{"id":766,"date":"2016-02-08T16:16:18","date_gmt":"2016-02-08T14:16:18","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=766"},"modified":"2016-02-28T16:50:55","modified_gmt":"2016-02-28T14:50:55","slug":"shakespeare-en-abyme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=766","title":{"rendered":"Shakespeare en abyme"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img11\/kmk.jpg\" height=\"325\" width=\"500\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c9blouissante reprise de <em>Kiss Me, Kate<\/em> (1948) au Th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet, devenu sous la direction de Jean-Luc Choplin le temple parisien de la com\u00e9die musicale am\u00e9ricaine. Ce <em>backstage musical<\/em> fut le plus gros succ\u00e8s critique et public de Cole Porter, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 sa cote \u00e9tait \u00e0 la baisse. Le livret de Sam et Bella Spewack propose un brillant exercice de th\u00e9\u00e2tre dans le th\u00e9\u00e2tre. Un com\u00e9dien engage son ex-femme pour jouer une version musicale de <em>la M\u00e9g\u00e8re apprivois\u00e9e<\/em>. Rivalisant de cabotinage et de muflerie, le couple se querelle autant en coulisses que les personnages qu\u2019ils interpr\u00e8tent sur sc\u00e8ne <sup>1<\/sup>. Comme dans les com\u00e9dies de Shakespeare, ce couple vedette est redoubl\u00e9 par un second couple du type valet et soubrette \u2014 ici, une com\u00e9dienne volage et un danseur ayant la passion funeste des cartes. Et comme chez Shakespeare encore, un troisi\u00e8me tandem pl\u00e9b\u00e9ien fournit un contrepoint burlesque \u2014 ici, une paire de gangsters incomp\u00e9tents venus encaisser une dette de jeu, qui s\u2019invitent dans la repr\u00e9sentation et finissent par prendre go\u00fbt au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Enfant des ann\u00e9es folles, Cole Porter resta longtemps fid\u00e8le au musical de type revue, o\u00f9 l\u2019on empile les num\u00e9ros sans souci de coh\u00e9rence narrative, et ne vint que tardivement au musical \u00e0 livret, dont Kern et Hammerstein avaient impos\u00e9 le mod\u00e8le avec <em>Show Boat<\/em>. Tout en adoptant cette forme nouvelle dans <em>Kiss Me, Kate<\/em>, o\u00f9 tous les num\u00e9ros sont en situation, il conserve ses vieux r\u00e9flexes de revuiste proc\u00e9dant par morceaux de bravoure en variant les ambiances musicales pour maintenir son public en \u00e9veil. Il y a ainsi un hymne au show business et au trac des premi\u00e8res qui lorgne vers Irving Berlin (<em>Another Op\u2019nin\u2019, Another Show<\/em>), des pastiches de valses viennoises, une b\u00e9guine \u00e9mouvante (<em>So in Love<\/em>), du jazz cuivr\u00e9 qui swingue\u2026 et beaucoup, beaucoup de chansons \u00e0 listes dont Porter s\u2019\u00e9tait fait une sp\u00e9cialit\u00e9 (<a href=\"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=761\">Gerald Mast<\/a> parle \u00e0 leur sujet de <em>catalog songs<\/em>), o\u00f9 il fait preuve d\u2019une verve in\u00e9puisable dans l\u2019\u00e9num\u00e9ration et la fausse fin \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition (quand on croit que c\u2019est termin\u00e9, il en vient encore). Les paroles sont un feu d\u2019artifice verbal o\u00f9 les rimes acrobatiques et les paronomases font bon m\u00e9nage avec le <em>name dropping<\/em> sarcastique et les sous-entendus sexuels<sup>2<\/sup>. L\u2019humour chez Porter na\u00eet de la collision inattendue des registres. Le lexique soutenu se rencontre avec le slang d\u00e9lur\u00e9, les allusions culturelles chics et les clins d\u2019\u0153il pour initi\u00e9s se heurtent sans crier gare \u00e0 des r\u00e9f\u00e9rences totalement triviales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Kiss Me, Kate<\/em> est un spectacle euphorisant parce qu\u2019il procure trois heures durant le sentiment d\u2019<em>\u00eatre au spectacle<\/em>, tout en jouant avec les conventions de la repr\u00e9sentation : l\u2019enseigne lumineuse du th\u00e9\u00e2tre se d\u00e9traque, l\u2019action des coulisses interf\u00e8re avec la pi\u00e8ce dont elle perturbe le cours, en franchissant ponctuellement le quatri\u00e8me mur au passage. De la distribution homog\u00e8ne \u2014 o\u00f9 l\u2019on d\u00e9tachera Christine Buffle et David Pittsinger, aux voix superbes, et le tandem bouffon Martyn Ellis-Daniel Robinson \u2014 \u00e0 la direction musicale de David Charles Abbel \u2014 qui a effectu\u00e9 un travail de recherche approfondi pour \u00e9tablir une \u00e9dition critique de la partition originale \u2014, en passant par les chor\u00e9graphies enlev\u00e9es de Nick Winston, tout est \u00e9patant. La mise en sc\u00e8ne de Lee Blakeley joue du contraste entre le monde de la sc\u00e8ne et celui des coulisses. Au kitsch d\u2019op\u00e9rette assum\u00e9 avec \u00e9clat de la pi\u00e8ce dans la pi\u00e8ce s\u2019oppose l\u2019ambiance nocturne ann\u00e9es 1940 de la vie <em>backstage<\/em> (r\u00e9gie, loges et entr\u00e9e des artistes, toit du th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 la troupe, \u00e9cras\u00e9e par la chaleur des spots, monte se rafra\u00eechir durant l\u2019entracte, le temps d\u2019un <em>Too Darn Hot<\/em> endiabl\u00e9). En parfaite osmose, la sc\u00e9nographie de Charles Edwards m\u00e9nage des transitions souples entre ces diff\u00e9rents espaces au moyen d\u2019un plateau tournant et d\u2019un jeu de rideaux et d\u2019\u00e9crans semi-transparents. Les arri\u00e8re-plans sont constamment anim\u00e9s, de mani\u00e8re parfois si profuse (la sc\u00e8ne d\u2019ouverture) qu\u2019on aimerait disposer d\u2019un DVD pour go\u00fbter \u00e0 loisir les trouvailles de d\u00e9tail de cette production, dont le faste flamboyant renoue avec le Broadway des grands jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span class=\"note\"><sup>1<\/sup> L\u2019argument fut inspir\u00e9 au producteur Arnold Saint-Subber par un couple de com\u00e9diens des ann\u00e9es 1930, Alfred Lunt et Lynn Fontanne, c\u00e9l\u00e8bre pour ses disputes perp\u00e9tuelles. Pour ajouter \u00e0 ces jeux de miroir, Sam et Bella Spewack \u00e9taient eux-m\u00eames en instance de s\u00e9paration lorsqu\u2019ils \u00e9crivirent le livret.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span class=\"note\"><sup>2<\/sup> Lesdits sous-entendus  valurent \u00e0 Porter d\u2019\u00eatre fr\u00e9quemment banni des ondes radiophoniques. Ils seront fort \u00e9dulcor\u00e9s dans l\u2019adaptation hollywoodienne de <em>Kiss Me, Kate<\/em>, au demeurant la meilleure com\u00e9die musicale de George Sidney. \u00ab The Kingsley Report \u00bb y devient \u00ab the latest report \u00bb et les couplets les plus lestes du d\u00e9sopilant <em>Brush up your Shakespeare<\/em> ont \u00e9t\u00e9 pudiquement supprim\u00e9s.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9blouissante reprise de Kiss Me, Kate (1948) au Th\u00e9\u00e2tre du Ch\u00e2telet, devenu sous la direction de Jean-Luc Choplin le temple parisien de la com\u00e9die musicale am\u00e9ricaine. Ce backstage musical fut le plus gros succ\u00e8s critique et public de Cole Porter, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 sa cote \u00e9tait \u00e0 la baisse. 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