{"id":799,"date":"2016-05-07T18:39:05","date_gmt":"2016-05-07T16:39:05","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=799"},"modified":"2016-08-27T17:44:32","modified_gmt":"2016-08-27T15:44:32","slug":"les-combattants-de-l%e2%80%99inutile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=799","title":{"rendered":"Les combattants de l\u2019inutile"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img12\/jrp.jpg\" height=\"375\" width=\"500\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c9pris de lieux p\u00e9riph\u00e9riques, <a href=\"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=797\" title=\"LS : le Ravissement de Britney Spears\" target=\"_blank\">Jean Rolin<\/a> a le chic pour surgir o\u00f9 on ne l\u2019attend pas. On le vit arpenter les villes portuaires de France (<em>Terminal frigo<\/em>), les abords du golfe Persique (<em>Ormuz<\/em>), les quartiers de Paris o\u00f9 l\u2019on ne met jamais les pieds (<em>Zones<\/em>), et bien d\u2019autres endroits encore \u2014 autant d\u2019\u00e9pisodes sugg\u00e9rant que les marges n\u00e9glig\u00e9es de l\u2019Histoire et de la g\u00e9ographie sont un poste id\u00e9al pour observer le monde. Le voici \u00e0 Peleliu, p\u00e9rip\u00e9tie dont il semble le premier \u00e9tonn\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Peleliu est une petite \u00eele inhospitali\u00e8re du Pacifique, en forme de pince de homard, o\u00f9 pullulent les poules sauvages, les volatiles inqui\u00e9tants au cri disgracieux et une vari\u00e9t\u00e9 de crabes particuli\u00e8rement agressifs. Durant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, elle fut le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une bataille mineure \u2014 et dont il est av\u00e9r\u00e9 aujourd\u2019hui qu\u2019elle fut inutile sur le plan strat\u00e9gique \u2014, qui n\u2019en fut pas moins une effroyable boucherie, des milliers de soldats y ayant \u00e9t\u00e9 absurdement envoy\u00e9s au casse-pipe par des grad\u00e9s d\u00e9ments. C\u2019est aujourd\u2019hui un bout de terre peu peupl\u00e9 (de cinq cents \u00e0 sept cents habitants), au relief hostile, o\u00f9 subsistent de nombreux vestiges du conflit : bunkers japonais cribl\u00e9s de balles, carcasses d\u2019avions et chenilles de chars d\u2019assaut mang\u00e9s par une v\u00e9g\u00e9tation vigoureuse \u00ab engraiss\u00e9e au napalm \u00bb ; sans oublier des d\u00e9bris plus modestes, ainsi qu\u2019un squelette, pr\u00e9tendument de soldat, dont l\u2019auteur soup\u00e7onne qu\u2019il fut plac\u00e9 l\u00e0 des ann\u00e9es plus tard par un des guides plus ou moins fantaisistes qui font visiter l\u2019\u00eele aux touristes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 bicyclette et \u00e0 pied, Jean Rolin prospecte l\u2019\u00eele \u00e0 la recherche des traces de la bataille, d\u00e9peint avec minutie la faune, la flore et le mouvement de la mer, s\u2019\u00e9gare fr\u00e9quemment en cours de route, se baigne dans un trou d\u2019eau, nourrit quotidiennement une port\u00e9e de chiots sans ma\u00eetre, croise des autochtones pittoresques ou inqui\u00e9tants, rencontre le fils d\u2019un soldat am\u00e9ricain, des touristes russes et tch\u00e8ques venus faire de la plong\u00e9e sous-marine. Le calme angoissant des lieux, confinant au malaise, contraste avec la violence acharn\u00e9e des combats qui s\u2019y d\u00e9roul\u00e8rent. Les soldats des deux camps, peut-\u00eatre parce qu\u2019ils savaient qu\u2019ils ne sortiraient pas vivants de cet enfer, s\u2019y affront\u00e8rent en effet avec une f\u00e9rocit\u00e9 rageuse, qui s\u2019exprima \u00ab notamment, de part et d\u2019autre, par la mutilation de cadavres ou la liquidation de prisonniers \u00bb. Ce contraste irr\u00e9el entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent n\u2019en fait que plus vivement ressentir le caract\u00e8re absurde de cette tuerie pour rien. Il est si frappant qu\u2019il n\u2019est pas besoin d\u2019insister. Ce n\u2019est pas ici, heureusement, qu\u2019on lira des phrases creuses sur le \u00ab devoir de m\u00e9moire \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Jean Rolin est pass\u00e9 ma\u00eetre dans l\u2019art du reportage \u00e0 la premi\u00e8re personne, o\u00f9 le regard \u00e0 juste distance, fait de curiosit\u00e9 et de flegme circonspect, l\u2019information pr\u00e9cise, distill\u00e9e sans lourdeur, s\u2019allient \u00e0 un humour pince-sans-rire qui vient se loger de mani\u00e8re subreptice au d\u00e9tour de longues phrases sinueuses. Il y a du Robert Capa dans la nettet\u00e9 avec laquelle il donne \u00e0 voir une bataille oubli\u00e9e en s\u2019appuyant sur diverses sources livresques (m\u00e9moires de v\u00e9t\u00e9rans, ouvrages d\u2019historiens, r\u00e9cits litt\u00e9raires) ; et du Buster Keaton dans la mani\u00e8re dont il se met en sc\u00e8ne aux prises avec les menues contrari\u00e9t\u00e9s du voyage. Dans son genre inclassable, <em>Peleliu<\/em> est un petit livre parfait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/>Jean Rolin, <em>Peleliu<\/em>, P.O.L., 2016, 154 p.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9pris de lieux p\u00e9riph\u00e9riques, Jean Rolin a le chic pour surgir o\u00f9 on ne l\u2019attend pas. 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