{"id":80,"date":"2006-09-27T15:54:21","date_gmt":"2006-09-27T15:54:21","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=80"},"modified":"2008-10-04T12:15:56","modified_gmt":"2008-10-04T10:15:56","slug":"une-journee-ordinaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=80","title":{"rendered":"Une journ\u00e9e ordinaire"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/barth.jpg\" align=\"left\" hspace=\"10\" \/>Le bienheureux hasard des brocantes m\u2019a mis entre les mains ce premier roman de John Barth, \u00e9crit en 1955 &#8211; l\u2019auteur avait alors vingt-quatre ans &#8211; et publi\u00e9 l\u2019ann\u00e9e suivante (la traduction fran\u00e7aise a paru en 1968). Bonheur et pied. Il y a longtemps que je n\u2019avais pas lu une fiction aussi jubilatoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019op\u00e9ra flottant du titre est l\u2019un de ces <em>showboats<\/em> qui faisaient la navette dans les estuaires de la Virginie et du Maryland en donnant de ville en ville des repr\u00e9sentations th\u00e9\u00e2trales. La derni\u00e8re partie de l\u2019histoire se d\u00e9roule \u00e0 son bord, mais l\u2019embarcation est aussi une m\u00e9taphore de l\u2019existence humaine et du livre que nous sommes en train de lire, au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il s\u2019\u00e9crit sous nos yeux. \u00ab<em>C\u2019est un op\u00e9ra flottant, mes amis, surcharg\u00e9 de curiosit\u00e9s, de m\u00e9lodrame, de spectacles, d\u2019enseignement et de divertissements, mais il flotte bon gr\u00e9 mal gr\u00e9 au rythme des mar\u00e9es de ma prose vagabonde.<\/em> \u00bb Nous voil\u00e0 donc embarqu\u00e9s dans une parodie tour \u00e0 tour s\u00e9rieuse et bouffonne de roman existentiel, qui marie en un tr\u00e8s singulier alliage angoisse de la vieillesse, sens de l\u2019absurde, humour pince-sans-rire et recherches formelles.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le narrateur, Todd Andrews est un avocat cynique et d\u00e9tach\u00e9, pour qui \u00ab <em>tout a un sens et rien au fond n\u2019est important<\/em> \u00bb, ce qui lui a permis de r\u00e9ussir dans une profession \u00e0 laquelle il ne croit pas plus qu\u2019au reste, mais lui inspire aussi un penchant pour l\u2019acte gratuit, au point de lui faire envisager froidement une action que je ne r\u00e9v\u00e9lerai pas. Atteint d\u2019une faiblesse cardiaque qui a fait de lui, d\u00e8s son jeune \u00e2ge, un homme en sursis, il habite \u00e0 l\u2019h\u00f4tel o\u00f9 il loue une chambre \u00e0 la journ\u00e9e. Apr\u00e8s seize ans de m\u00fbre r\u00e9flexion, il entreprend de reconstituer par le menu la journ\u00e9e de juin 1937 au cours de laquelle il a calmement envisag\u00e9 de mettre fin \u00e0 sa vie (et, sa d\u00e9cision prise, de vivre cette derni\u00e8re journ\u00e9e comme toutes les autres, en se conformant strictement \u00e0 ses habitudes), avant de se raviser. L\u2019examen m\u00e9ticuleux des causes et des effets le conduit \u00e0 multiplier les pr\u00e9cautions oratoires, les retours en arri\u00e8re et les ratiocinations, les commentaires et les digressions, pouss\u00e9 par un souci de clart\u00e9 et d\u2019exhaustivit\u00e9 qui rend son entreprise interminable &#8211; comme l\u2019<em>Enqu\u00eate<\/em> sur lui-m\u00eame dont il accumule les mat\u00e9riaux dans des cageots \u00e0 p\u00eaches, comme le voilier dont il n\u2019ach\u00e8vera jamais la construction. Chemin faisant, il est donc amen\u00e9 \u00e0 narrer sa jeunesse, son d\u00e9pucelage, son exp\u00e9rience du front durant la premi\u00e8re guerre mondiale (\u00e9pisode proprement sid\u00e9rant), ou encore \u00e0 d\u00e9tailler l\u2019\u00e9tonnant m\u00e9nage \u00e0 trois qu\u2019il forme avec son meilleur ami Harrison Mack et l&rsquo;\u00e9pouse d&rsquo;icelui (parents d\u2019une fillette dont il est peut-\u00eatre le g\u00e9niteur). Ici s\u2019avance un des sous-th\u00e8mes du livre, la paternit\u00e9 et la filiation, le legs, l\u2019h\u00e9ritage, aux retomb\u00e9es tant\u00f4t dramatiques et tant\u00f4t burlesques. Dramatique : ruin\u00e9 par le crash de 1929, le p\u00e8re de Todd s\u2019est lui-m\u00eame suicid\u00e9, et cet \u00e9pisode traumatique hante son existence en d\u00e9terminant pour une part sa conduite. Burlesque : l\u2019in\u00e9narrable imbroglio juridique de la succession Mack. Le p\u00e8re de Harrison, industriel ayant fait fortune dans la conserve de cornichons, est mort s\u00e9nile en laissant derri\u00e8re lui sept testaments contradictoires et des bocaux remplis de ses excr\u00e9ments qui font l\u2019objet de proc\u00e8s r\u00e9p\u00e9tition (les autres affaires judiciaires \u00e9voqu\u00e9es dans le livre valent leur pesant de cacahu\u00e8tes).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Andrews est un narrateur d\u00e9butant, dont le souci de totalisation se heurte aux difficult\u00e9s inh\u00e9rentes \u00e0 la mise en forme romanesque. Il s\u2019en excuse d\u2019embl\u00e9e en promettant \u00e0 son cher lecteur qu\u2019il gagnera en assurance au fil des pages. Naturellement, la maladresse (r\u00e9elle) du narrateur est une maladresse (feinte) de la part de Barth, qui cache sa ma\u00eetrise (r\u00e9elle) de romancier, et de cet hiatus na\u00eet une part de l\u2019ironie ind\u00e9finissable du r\u00e9cit. Il faut, apr\u00e8s avoir termin\u00e9 le livre, reprendre le premier chapitre pour s\u2019apercevoir que la plupart des th\u00e8mes et des personnages y sont pos\u00e9s sans avoir l\u2019air d\u2019y toucher&#8230; comme dans une ouverture d&rsquo;op\u00e9ra.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab <em>Nulle notion n\u2019est plus insaisissable que le motif d\u2019une action humaine, quelle qu\u2019elle soit.<\/em> \u00bb De ce constat banal, Barth a tir\u00e9 un roman aussi excentrique et raisonneur que son personnage, ancr\u00e9 dans la tradition romanesque am\u00e9ricaine (tranche de vie provinciale, personnages hauts en couleur) que cependant il sape de l\u2019int\u00e9rieur, avec un clin d\u2019\u0153il possible \u00e0 Joyce : l\u2019action, comme dans <em>Ulysse<\/em>, tient en une journ\u00e9e, Cambridge (Maryland) vaut bien Dublin, et Barth use avec humour de divers proc\u00e9d\u00e9s narratifs : ch\u0153ur des vieillards sur un banc public, chapitre en forme de prospectus, \u00e9pisode \u00e0 deux narrations parall\u00e8les (sur deux colonnes).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On en a vu d\u2019autres depuis en mati\u00e8re de jeux formels, de m\u00e9tafictions et de mises en abyme [1]. Mais contrairement \u00e0 bien des \u00ab nouveaux romans \u00bb de la m\u00eame \u00e9poque qui font litt\u00e9rature de professeur, <em>l\u2019Op\u00e9ra flottant<\/em> ne s\u2019est pas d\u00e9mod\u00e9. D\u2019abord parce que le go\u00fbt barthien de la d\u00e9construction n\u2019a rien de \u00ab th\u00e9orique \u00bb et reste indissociable d\u2019un all\u00e8gre plaisir de conter ; ensuite en raison de son irr\u00e9sistible ton moqueur, qui n\u2019\u00e9pargne pas m\u00eame sa propre entreprise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" align=\"left\" \/>John BARTH, <em>l\u2019Op\u00e9ra flottant<\/em>. Traduction d&rsquo;Henri Robillot. Gallimard, \u00ab Du monde entier \u00bb, 1968, 289 p. R\u00e9\u00e9d. \u00ab L\u2019\u00c9trang\u00e8re \u00bb, 1997.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">1. Et Barth a, semble-t-il, pouss\u00e9 le bouchon beaucoup plus loin dans son \u0153uvre ult\u00e9rieure, ce qui explique que cet auteur si renomm\u00e9 outre-Atlantique reste relativement m\u00e9connu du public francophone, plusieurs de ses livres posant d\u2019\u00e9normes difficult\u00e9s de traduction.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le bienheureux hasard des brocantes m\u2019a mis entre les mains ce premier roman de John Barth, \u00e9crit en 1955 &#8211; l\u2019auteur avait alors vingt-quatre ans &#8211; et publi\u00e9 l\u2019ann\u00e9e suivante (la traduction fran\u00e7aise a paru en 1968). Bonheur et pied. Il y a longtemps que je n\u2019avais pas lu une fiction aussi jubilatoire. 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