{"id":916,"date":"2017-08-27T20:39:29","date_gmt":"2017-08-27T18:39:29","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=916"},"modified":"2018-01-27T23:06:03","modified_gmt":"2018-01-27T21:06:03","slug":"le-narrateur-omnipresent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=916","title":{"rendered":"Le narrateur omnipr\u00e9sent"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">\u00ab Ce qui r\u00e9jouit chez Trollope, disais-je \u00e0 propos des <a href=\"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=681\" target=\"_blank\"><em>Tours de Barchester<\/em><\/a>, c\u2019est la placidit\u00e9 bonhomme avec laquelle il contrevient aux r\u00e8gles de la narration classique, voulant que l&rsquo;auteur demeure un d\u00e9miurge invisible tirant dans l\u2019ombre ses ficelles. Le romancier est ici omnipr\u00e9sent. Il intervient r\u00e9guli\u00e8rement dans son r\u00e9cit pour commenter l\u2019action, anticiper un rebondissement, nous prendre ironiquement \u00e0 t\u00e9moin de ses difficult\u00e9s d\u2019\u00e9crivain ou nous rassurer sur le destin futur d\u2019une h\u00e9ro\u00efne en d\u00e9tresse&#8230; Tant et si bien que la convention romanesque, dans <em>les Tours de Barchester<\/em>, se d\u00e9nonce sans cesse comme convention en faisant du lecteur son complice amus\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ces entorses r\u00e9guli\u00e8res \u00e0 l\u2019illusion r\u00e9aliste, qui n\u2019\u00e9tonneraient pas dans un \u00ab m\u00e9ta-roman \u00bb d\u2019apr\u00e8s les ann\u00e9es 1950 (o\u00f9 elles font justement partie de l\u2019horizon d\u2019attente du lecteur), sont d\u2019autant plus surprenantes qu\u2019elles surgissent dans de gros romans traditionnels, parangons de la fiction du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Elles font la singularit\u00e9 de Trollope, romancier classique et n\u00e9anmoins pr\u00e9curseur involontaire de la modernit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En voici trois exemples, tir\u00e9s des trois premiers romans du cycle de Barchester.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Inutile de raconter ce qui se passa entre Eleanor Harding et Mary Bold. Nous devons remercier Dieu que ni l\u2019historien ni le romancier n\u2019entendent tout ce que disent leurs h\u00e9ros et h\u00e9ro\u00efnes car on ne voit pas comment cela pourrait tenir en trois, voire vingt volumes ! J\u2019ai surpris en l\u2019occurrence si peu de ce qui s\u2019est dit entre elles que je garde bon espoir de faire tenir mon \u0153uvre en moins de trois cents pages et de venir \u00e0 bout de cette agr\u00e9able besogne : \u00e9crire un roman en un volume. Il s\u2019\u00e9tait pourtant pass\u00e9 quelque chose entre elles et, tandis que le directeur souffle les chandelles et remet son instrument dans son \u00e9tui, sa fille est rest\u00e9e triste et songeuse devant la chemin\u00e9e vide, d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 parler \u00e0 son p\u00e8re mais ne sachant par o\u00f9 commencer.<\/p>\n<p style=\"text-align: right\"><em>Le Directeur<\/em> (<em>The Warden<\/em>).<br \/>\nTraduction de Richard Crevier. Aubier, \u00ab Domaine anglais \u00bb, 1992.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous devons maintenant prendre cong\u00e9 de Mr. Slope, et aussi de l\u2019\u00e9v\u00eaque et de Mrs. Proudie. Ces adieux sont aussi d\u00e9sagr\u00e9ables dans les romans que dans la vraie vie, mais ils ne sont pas aussi tristes, car il leur manque la r\u00e9alit\u00e9 de la tristesse ; ils sont toutefois tout aussi embarrassants, et g\u00e9n\u00e9ralement moins satisfaisants. Quel romancier, quel Fielding, quel Scott, quelle George Sand, quel Sue ou quel Dumas peut maintenir l\u2019int\u00e9r\u00eat jusqu\u2019au dernier chapitre de son r\u00e9cit fictif ? Les promesses de deux enfants et d\u2019un bonheur surhumain ne servent pas \u00e0 grand-chose, pas plus que l\u2019assurance d\u2019une extr\u00eame respectabilit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 un \u00e2ge d\u00e9passant de loin celui qui est g\u00e9n\u00e9ralement imparti aux mortels. Les peines de nos h\u00e9ros et de nos h\u00e9ro\u00efnes sont votre plaisir, \u00f4 public ! leurs peines ou leurs p\u00e9ch\u00e9s, ou leurs absurdit\u00e9s, en tout cas pas leurs vertus, ni leur bon sens, ni les r\u00e9compenses qui s\u2019ensuivent. Quand nous commen\u00e7ons \u00e0 teindre nos derni\u00e8res pages couleur de rose, ce que nous devons faire pour respecter la r\u00e8gle du genre, c\u2019en est fait de notre capacit\u00e9 de plaire. Quand nous devenons ennuyeux, nous offensons votre intelligence, et nous avons le choix entre devenir ennuyeux ou offenser votre bon go\u00fbt. Un d\u00e9funt auteur, qui voulait maintenir l\u2019int\u00e9r\u00eat jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re page, a pendu son h\u00e9ros \u00e0 la fin du troisi\u00e8me livre. Il en a r\u00e9sult\u00e9 que plus personne ne voulait lire son roman. Et qui peut r\u00e9partir et assembler ses incidents, ses dialogues, ses personnages et ses descriptions de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019ils figurent tout dans exactement 930 pages, sans les comprimer de mani\u00e8re forc\u00e9e ni les allonger artificiellement \u00e0 la fin ? Et je ne cache pas qu\u2019en ce moment j\u2019ai besoin moi-m\u00eame d\u2019une douzaine de pages, et que j\u2019en ai assez de me creuser la cervelle pour parvenir \u00e0 les pondre.<\/p>\n<p style=\"text-align: right\"><em>Les Tours de Barchester<\/em> (<em>Barchester Towers<\/em>).<br \/>\nTraduction de Christian B\u00e9rub\u00e9. Fayard, 1991.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Comme le docteur Thorne est notre h\u00e9ros \u2014 ou plut\u00f4t mon h\u00e9ros, devrais-je dire, mes lecteurs ayant le privil\u00e8ge de pouvoir choisir eux-m\u00eames en la mati\u00e8re \u2014 et comme Miss Mary Thorne sera notre h\u00e9ro\u00efne, un point sur lequel personne ne dispose d\u2019autre choix, il est n\u00e9cessaire de les pr\u00e9senter, de les d\u00e9crire et de les faire conna\u00eetre en bonne et due forme. J\u2019ai le sentiment qu\u2019il y a lieu de s\u2019excuser quand on commence un roman par deux longs chapitres sans action, remplis de descriptions. J\u2019ai tout \u00e0 fait conscience du danger qu\u2019il y a \u00e0 proc\u00e9der ainsi. Ce faisant, j\u2019enfreins la r\u00e8gle d\u2019or qui nous impose \u00e0 tous un d\u00e9but rapide, une r\u00e8gle dont la sagesse est reconnue par tous les romanciers, y compris par moi-m\u00eame. On ne peut s\u2019attendre \u00e0 ce que les lecteurs acceptent d\u2019aller jusqu\u2019au bout d\u2019un roman qui offre si peu d\u2019attraits dans ses premi\u00e8res pages, mais j\u2019ai beau tourner la question dans tous les sens, je ne puis m\u2019y prendre autrement. Je m\u2019aper\u00e7ois que je ne peux pas montrer ce pauvre Mr Gresham en train d\u2019h\u00e9siter et de se retourner dans son fauteuil avec un sentiment de malaise, selon son habitude, avant d\u2019avoir expliqu\u00e9 pourquoi il \u00e9prouve ce sentiment de malaise. Je ne peux pas introduire mon docteur en train de s\u2019exprimer librement parmi les notables avant d\u2019avoir expliqu\u00e9 que cela est conforme \u00e0 sa personnalit\u00e9. Voil\u00e0 qui traduit une d\u00e9faillance de mon art, et prouve que je manque d\u2019imagination autant que de talent. Quant \u00e0 savoir si je peux me racheter de ces fautes par un r\u00e9cit simple, sans ornement, et direct \u2014 cela, en v\u00e9rit\u00e9, est loin d\u2019\u00eatre certain.<\/p>\n<p style=\"text-align: right\"><em>Le Docteur Thorne<\/em> (<em>Doctor Thorne<\/em>).<br \/>\nTraduction d\u2019Alain Jumeau. Fayard, 2012.<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Ce qui r\u00e9jouit chez Trollope, disais-je \u00e0 propos des Tours de Barchester, c\u2019est la placidit\u00e9 bonhomme avec laquelle il contrevient aux r\u00e8gles de la narration classique, voulant que l&rsquo;auteur demeure un d\u00e9miurge invisible tirant dans l\u2019ombre ses ficelles. 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