{"id":925,"date":"2018-03-03T17:30:18","date_gmt":"2018-03-03T15:30:18","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=925"},"modified":"2018-03-10T19:40:17","modified_gmt":"2018-03-10T17:40:17","slug":"in-harms-way","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=925","title":{"rendered":"In Harm&rsquo;s Way"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"281\" width=\"500\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img15\/ihw.jpg\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sans \u00e9galer <em>Anatomy of a Murder<\/em> ni <em>Advise and Consent<\/em>, <em>In Harm\u2019s Way<\/em> vaut beaucoup mieux que sa r\u00e9putation mi-figue mi-raisin. \u00c0 sa sortie en 1965, le film essuya une vol\u00e9e de bois vert. En plein essor du jeune cin\u00e9ma, l\u2019entreprise fut jug\u00e9e anachronique (sentiment que le passage du temps n\u2019a pu qu\u2019estomper : ce sont aujourd\u2019hui ses solides vertus classiques qui nous frappent) et suspect\u00e9e de militarisme (ce qui est absurde). Seuls les preming\u00e9riens de la premi\u00e8re heure furent sensibles \u00e0 ses qualit\u00e9s. G\u00e9rard Legrand parla d\u2019une \u00ab symphonie de la fatigue et de l\u2019\u00e9puisement \u00bb. Jacques Lourcelles loua \u00ab l\u2019attention supr\u00eame apport\u00e9e aux corps, \u00e0 la vie physique des personnages \u00bb et l\u2019ambition totalisante de Preminger \u00ab de d\u00e9crire l\u2019action sous tous ses aspects et la vie des individus \u00e0 tous ses niveaux \u00bb, dans ses implications personnelles et collectives. Tous deux point\u00e8rent la n\u00e9cessit\u00e9, pour le h\u00e9ros preming\u00e9rien, de savoir faire preuve d\u2019<em>esprit de d\u00e9cision<\/em> et de tirer les cons\u00e9quences de ses actes <sup>1<\/sup>. Le film, depuis, a sombr\u00e9 au purgatoire. La surprise n\u2019en est que meilleure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Situ\u00e9 au d\u00e9but de la guerre du Pacifique (entre l\u2019attaque de Pearl Harbour et le premier revers inflig\u00e9 en mer \u00e0 l\u2019arm\u00e9e japonaise), c\u2019est un Preminger typique de sa \u00ab deuxi\u00e8me mani\u00e8re \u00bb : adaptation d\u2019un best-seller + production \u00e0 gros budget + casting all-stars (John Wayne, Kirk Douglas, Patricia Neal, Burgess Meredith, Henry Fonda, Paula Prentiss, Dana Andrews, Franchot Tone, Stanley Holloway&#8230;) + dur\u00e9e fleuve + radiographie d\u2019une institution. Apr\u00e8s la justice (<em>Anatomy of a Murder<\/em> et les nombreuses sc\u00e8nes de proc\u00e8s \u00e9maillant la filmographie de Preminger), la politique (<em>Advise and Consent<\/em>), l\u2019\u00c9glise (<em>The Cardinal<\/em>), voici donc la marine militaire en temps de guerre. Constantes de ce corpus :<br \/>\n1. Les militaires d\u2019<em>In Harm\u2019s Way<\/em>, comme le personnel politique d\u2019<em>Advise and Consent<\/em>, sont envisag\u00e9s comme une classe professionnelle en exercice.<br \/>\n2. Preminger n\u2019est pas un d\u00e9terministe. Il ignore le poncif simplet du m\u00e9chant syst\u00e8me \u00e9crasant les gentils individus au profit d\u2019une vision dynamique d\u00e9peignant les tensions, le jeu de dominos complexe et vivant entre les rouages d\u2019une institution et le heurt de volont\u00e9s individuelles antagonistes. Si bien qu\u2019un des motifs r\u00e9currents de ces films est celui de la <em>strat\u00e9gie<\/em> : rh\u00e9torique de pr\u00e9toire dans les films \u00e0 proc\u00e8s, intrigues d\u2019antichambre dans <em>Advise and Consent<\/em>, tactique navale et gu\u00e9guerres internes au sein de la hi\u00e9rarchie du commandement (entre les militaires de terrain et les planqu\u00e9s de l\u2019arri\u00e8re) dans <em>In Harm\u2019s Way<\/em>. Rockwell Torrey est un capitaine comp\u00e9tent parce qu\u2019il est le meilleur strat\u00e8ge, parce qu\u2019il sait anticiper, d\u00e9duire \u00e0 la lecture d\u2019une simple carte les ressorts d\u2019une op\u00e9ration top secret bien avant d\u2019en \u00eatre officiellement inform\u00e9, ou encore modifier sa tactique au dernier moment, sur la foi d\u2019un rapport re\u00e7u en cours de mission, pour mieux blouser ses adversaires.<br \/>\n3. Cons\u00e9quemment, Preminger s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la circulation de l\u2019information et, de mani\u00e8re pionni\u00e8re, au r\u00f4le des m\u00e9dias. Dans <em>Advise and Consent<\/em>, c\u2019est une manchette de journal qui, au tout premier plan, mettait en branle le mouvement du film. Une sc\u00e8ne d\u2019<em>In Harm\u2019s Way<\/em> montre comment des haut grad\u00e9s cherchent \u00e0 utiliser un groupe de journalistes <em>embedded<\/em> pour servir leurs ambitions politiques \u2013 moment qui se charge d\u2019un accent pr\u00e9monitoire \u00e0 la lumi\u00e8re des conflits arm\u00e9s d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le film appose plut\u00f4t qu\u2019il n\u2019oppose deux caract\u00e8res, le vieux loup de mer fatigu\u00e9 (John Wayne) et la t\u00eate br\u00fbl\u00e9e rong\u00e9e par ses d\u00e9mons int\u00e9rieurs (Kirk Douglas). Wayne transporte chez Preminger sa persona construite chez Hawks et Ford. On songe en particulier \u00e0 <em>They Were Expendable<\/em> de Ford, dont le titre aurait fort bien convenu \u00e0 <em>In Harm\u2019s Way<\/em>. La longueur de ces deux films (plus de deux heures) et leur dur\u00e9e \u00e9tale sont mises au service d\u2019une vision aussi peu romantique et triomphale que possible de la guerre, montr\u00e9e comme une t\u00e2che ingrate, morne, r\u00e9p\u00e9titive, o\u00f9 la seule certitude est d\u2019aller au casse-pipe. On ne compte pas les morts et les bless\u00e9s, et la mort toujours exp\u00e9ditive n\u2019\u00e9pargne pas plus les \u00ab vedettes \u00bb que les figurants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il reste ind\u00e9niable qu\u2019<em>In Harm\u2019s Way<\/em> p\u00e2tit de ses personnages unidimensionnels, de situations \u00e0 la limite parfois du <em>soap opera<\/em>. Preminger est certainement moins \u00e0 son affaire avec les relations p\u00e8re-fils (les sc\u00e8nes entre Rockwell et son rejeton, o\u00f9 l\u2019on ne sait trop ce qui passe, du malaise des personnages ou de celui du cin\u00e9aste \u00e0 les filmer) qu\u2019avec les nombreuses relations p\u00e8re-fille qui traversent sa filmographie. Ce sch\u00e9matisme est heureusement contrebalanc\u00e9 par l\u2019ampleur parfaitement domin\u00e9e du filmage et l\u2019incroyable justesse de la saisie des r\u00e9flexes d\u2019acteurs : les regards, les gestes, le maintien, la d\u00e9marche, en de\u00e7\u00e0 de toute psychologie, en r\u00e9v\u00e8lent davantage sur les personnages que de longs discours. Un exemple en est ce moment fulgurant o\u00f9 James Mitchum s\u2019affaisse, \u00e9puis\u00e9, sur la poitrine de son interlocuteur apr\u00e8s avoir fait son rapport.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Proc\u00e9dant comme toujours par plans longs et mobiles, la cam\u00e9ra de Preminger parvient \u00e0 lier sans effort les sc\u00e8nes \u00e0 grand d\u00e9ploiement et les moments d\u2019intimit\u00e9. La s\u00e9cheresse sans bavures des \u00e9clats de violence (l\u2019attaque de Pearl Harbour et les combats navals, bien s\u00fbr, mais aussi un accident de voiture mortel et une sc\u00e8ne de viol d\u2019autant plus saisissante qu\u2019on n\u2019en voit que les pr\u00e9mices absolument gla\u00e7ants) c\u00f4toie des moments d\u2019une grande d\u00e9licatesse : John Wayne annon\u00e7ant la disparition pr\u00e9sum\u00e9e de son mari \u00e0 Paula Prentiss tandis qu\u2019elle continue \u00e0 observer aux jumelles le passage des avions ennemis ; la relation Wayne-Patricia Neal, rare exemple hollywoodien convaincant d\u2019une liaison sentimentale adulte et lucide entre gens ayant d\u00e9pass\u00e9 la quarantaine et ne se ber\u00e7ant plus d\u2019illusions ; le plan des retrouvailles de Paula Prentiss et de Tom Tryon, amorc\u00e9 par un beau mouvement \u00e0 la grue embrassant San Francisco (et la sc\u00e8ne d\u2019h\u00f4tel qui suit).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019ouverture admirable du film en condense toutes les qualit\u00e9s dramatiques et visuelles. Elle conjoint la fluidit\u00e9 (plusieurs plans longs encha\u00een\u00e9s pour donner l\u2019illusion d\u2019une continuit\u00e9 enveloppante), la photog\u00e9nie (superbe gamme des noirs et des gris de la photo de Loyal Griggs), la clart\u00e9 et la densit\u00e9 narratives (une affiche indique la date et le lieu : un bal de la marine \u00e0 la veille de Pearl Harbour ; il ne faut pas la louper), la beaut\u00e9 plastique (cette table longue o\u00f9 sont align\u00e9es comme \u00e0 la parade les casquettes blanches des officiers), le sentiment de libert\u00e9 souveraine : la cam\u00e9ra investit le d\u00e9cor, longe une piscine avant de s\u2019immiscer dans la m\u00eal\u00e9e des danseurs ; tous les protagonistes de cette s\u00e9quence chorale ont une existence imm\u00e9diate alors qu\u2019ils sont presque tous des personnages secondaires \u2014 certains mourront dans un quart d\u2019heure \u2014 mais nous l\u2019ignorons encore (tandis qu\u2019un des personnages principaux n\u2019est pr\u00e9sent que par son nom cit\u00e9 dans le dialogue), et l\u2019on dirait que le film pourrait choisir de faire de chacun d\u2019eux le centre de la fresque \u00e0 venir. Il y a longtemps que je n\u2019avais pas vu un aussi beau morceau de cin\u00e9ma.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">P.-S. Preminger fut le premier cin\u00e9aste \u00e0 confier \u00e0 Saul Bass la conception d\u2019un g\u00e9n\u00e9rique. Leur collaboration compta quatorze films. Le <a href=\"http:\/\/annyas.com\/screenshots\/updates\/saul-bass-in-harms-way-title-sequence-1965\/\" target=\"_blank\">g\u00e9n\u00e9rique<\/a> d\u2019<em>In Harm\u2019s Way<\/em> est pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 la <em>fin<\/em> du film, une premi\u00e8re \u00e0 ma connaissance, dont s\u2019est peut-\u00eatre souvenu Francis Ford Coppola pour <em>Apocalypse Now<\/em>. Ce g\u00e9n\u00e9rique fait d\u2019\u00e9cume et de vagues o\u00f9 s\u2019engloutit le film r\u00e9pond bien s\u00fbr au th\u00e9\u00e2tre maritime d\u2019<em>In Harm\u2019s Way<\/em>. Mais il fait aussi \u00e9cho \u00e0 un ressort profond du cin\u00e9ma de Preminger : l\u2019\u00e9nergie humaine qui se d\u00e9vore elle-m\u00eame. \u00c0 la fin d\u2019<em>Advise and Consent<\/em>, une semaine d\u2019intrigues acharn\u00e9es, de calculs, de man\u0153uvres politiciennes se trouve an\u00e9antie en un instant : le ch\u00e2teau de cartes s\u2019effondre, tout est \u00e0 recommencer. <em>In Harm\u2019s Way<\/em> se termine par une <em>premi\u00e8re victoire<\/em> (titre fran\u00e7ais du film), incertaine et provisoire, et pay\u00e9e au prix fort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span class=\"note\"><sup>1<\/sup> G\u00e9rard Legrand, \u00ab Festival de Cannes \u00bb, <em>Positif<\/em> n<sup>o<\/sup> 71, septembre 1965. Jacques Lourcelles, <em>Otto Preminger<\/em>, Seghers, \u00ab Cin\u00e9ma d\u2019aujourd\u2019hui \u00bb, 1965.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sans \u00e9galer Anatomy of a Murder ni Advise and Consent, In Harm\u2019s Way vaut beaucoup mieux que sa r\u00e9putation mi-figue mi-raisin. \u00c0 sa sortie en 1965, le film essuya une vol\u00e9e de bois vert. 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