{"id":931,"date":"2018-03-24T14:49:57","date_gmt":"2018-03-24T12:49:57","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=931"},"modified":"2018-04-08T20:06:43","modified_gmt":"2018-04-08T18:06:43","slug":"miettes-de-morand","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=931","title":{"rendered":"Miettes de Morand"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">1916 : Morand, jeune attach\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ambassade de Londres, vient d&rsquo;\u00eatre transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Paris au cabinet du ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res. Il raconte au jour le jour la guerre vue du Quai d&rsquo;Orsay : t\u00e9l\u00e9grammes, rumeurs, ballet d&rsquo;\u00e9missaires, man&oelig;uvres politiciennes et diplomatiques, querelles d&rsquo;antichambre, chutes \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition du gouvernement. Mais aussi ses soir\u00e9es parmi le gratin mondain, ses fr\u00e9quentations d&rsquo;artistes et d&rsquo;\u00e9crivains, deux mondes moins \u00e9tanches qu&rsquo;ils ne le deviendront. Parmi les \u00e9crivains : Giraudoux, Saint-John Perse, Cocteau, Fargue, Claudel et surtout Proust, dont il est un des jeunes admirateurs et qui pr\u00e9facera son premier recueil de nouvelles.<br \/>\nLa chronique diplomatique est parfois monotone, encore qu&rsquo;elle \u00e9claire d&rsquo;un jour inhabituel ce qu&rsquo;on croit savoir de la Premi\u00e8re Guerre. Sur son versant artistico-mondain, le livre fourmille d&rsquo;historiettes et d&rsquo;anecdotes.<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Apr\u00e8s des ann\u00e9es de rapports plut\u00f4t frais, la N.R.F. se d\u00e9cide \u00e0 reconna\u00eetre que Cocteau existe. \u00ab C\u2019est une ennuyeuse ruche, dit Cocteau, des abeilles qui font de la cire \u00e0 parquet. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Berthelot me montre un livre plein de signatures sur lequel on a demand\u00e9 au Pr\u00e9sident de mettre une pens\u00e9e. \u00ab C\u2019est une dr\u00f4le d\u2019id\u00e9e, dit Berthelot : je ne connais rien dont M. Briand ait plus horreur que la pens\u00e9e\u2026 si ce n\u2019est l\u2019action. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Fleuriau m\u2019a racont\u00e9 que le duc d\u2019\u00c9dimbourg, qui, dans sa jeunesse, vivait dans une pur\u00e9e noire, vendait les lettres autographes que lui adressait la reine Victoria, sa m\u00e8re. Et comme sa d\u00e9pense \u00e9tait plus forte que nombreuses les lettres, il les provoquait : \u00ab Ch\u00e8re maman, c\u2019est tous les jours que je voudrais avoir de vos nouvelles ; que ne m\u2019\u00e9crivez-vous davantage ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mon p\u00e8re me dit qu\u2019une bonne partie des armures de la collection Wallace a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9e par un vieil antiquaire de ses amis, M. Leys, qui faisait des faux admirables, pour le plaisir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u00e9ger \u00e9crit \u00e0 Berthelot, de P\u00e9kin :<br \/>\n[\u2026] \u00ab P\u00e9kin est une ville qui devient de plus en plus belge : des couples qui ne s\u2019\u00e9treignent pas, des aventuriers qui ne s\u2019aventurent pas, et des gens du monde qui croient au monde. Il y a ici une d\u00e9licieuse immoralit\u00e9 dont on ne fait rien ; alors qu\u2019il est si amusant, partout ailleurs, en Europe surtout, de voir les gens lutter d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment contre leur moralit\u00e9 fonci\u00e8re pour r\u00e9aliser malgr\u00e9 tout un peu de vie, il est encore plus amusant de voir ici les gens, avec toute leur fonci\u00e8re immoralit\u00e9, ne r\u00e9aliser rien. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Proust raconte que quelqu\u2019un dit au marquis de G\u2026 :<br \/>\n\u00ab Il para\u00eet que la Marquise a un tr\u00e8s beau C\u00e9zanne ?<br \/>\n\u2014 Il para\u00eet.<br \/>\n\u2014 Vous ne le connaissez pas ?<br \/>\n\u2014 Il est dans la chambre \u00e0 coucher de la Marquise, je n\u2019ai jamais eu l\u2019occasion de le voir. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Giraudoux s\u2019assoit dans la bo\u00eete \u00e0 pastels de Vuillard. \u00ab Je vais vous brosser, dit Vuillard, votre pantalon est sale. \u2014 Non, r\u00e9pond Jean, signez-le. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019apparition de Charlie Chaplin (Charlot) est un des faits les plus importants de ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Dans cette guerre immobile, il personnifie seul le g\u00e9nie de l\u2019impulsion. C\u2019est une nouvelle psychologie qui na\u00eet, un signe des temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Proust raconte que Mme Baigni\u00e8res, qui \u00e9tait tr\u00e8s avare, faisait retoucher une vieille fourrure chaque ann\u00e9e, en disant : \u00ab Comment trouvez-vous mon Doucet ? \u00bb L\u2019ann\u00e9e d\u2019apr\u00e8s, elle rempla\u00e7ait Doucet par Laferri\u00e8re, etc. \u00ab Je la trouve solide \u00bb, r\u00e9pondit Proust.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Proust me dit : \u00ab Je ne connaissais pas Francis Jammes. Je le jugeais \u00e9vang\u00e9lique et pauvre. Dans ses livres, il parle toujours de son voisin le savetier. Quand je le rencontrai chez les Daudet, il m\u2019entretint de M. de Monvel qui est pr\u00e9sident du St-Hubert Club et a une grosse situation dans le Sud-Ouest\u2026 Il me parla surtout Royal Dutch et v\u00e9nerie. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Hier soir, C\u00e9leste me t\u00e9l\u00e9phone : \u00ab M. Marcel Proust d\u00eenera volontiers avec M. Morand ce soir ; que M. Morand invite qui il veut, si \u00e7a l\u2019ennuie de d\u00eener avec M. Marcel Proust, mais comme M. Marcel Proust n\u2019est pas ras\u00e9, M. Marcel Proust prie M. Morand de ne pas lui faire de \u201csurprises de dames \u201d. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Jean Hugo, permissionnaire, nous raconte que Fran\u00e7ois Hugo a eu l\u2019autre jour, au bachot, \u00e0 traiter \u00ab une conversation entre Victor Hugo et Renan \u00bb. Il d\u00e9crit tout ce que sa m\u00e9moire a retenu : les visites de Renan, ses paroles et celles de Hugo, telles qu\u2019il les tient de son p\u00e8re, Georges Hugo. Il est recal\u00e9. Lucien Daudet a donn\u00e9 un grand d\u00e9jeuner en l\u2019honneur de cet \u00e9chec.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sous ses dehors l\u00e9gers, Boni de Castellane ne manque pas de dessous assez obliques, qui r\u00e9v\u00e8lent des profondeurs inattendues, des trouvailles de la Nature dans son r\u00f4le de composition. Un personnage fabriqu\u00e9, mais \u00e0 travers lequel on aper\u00e7oit des souterrains <em>balzaciens<\/em>, comme dirait Proust.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">P\u00e8re pr\u00e9tend que Mallarm\u00e9 lui avait donn\u00e9 le conseil, en cas de guerre des rues, et pour ne pas \u00eatre inqui\u00e9t\u00e9, de sortir avec un cantaloup sous le bras ; le melon d\u00e9sarme les combattants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Hier des avions signal\u00e9s \u00e0 une heure du matin. Knoblock et moi descendons dans la rue \u00e0 la rencontre de Valentine Gross. Knoblock s\u2019est compos\u00e9 un saut-de-lit inou\u00ef : pyjama blanc, robe de chambre de soie noire ray\u00e9e, petit bonnet de nuit en perse rouge.<br \/>\nCela me rappelle le mot du valet d\u2019un officier anglais qui entre dans sa cabine au moment o\u00f9 le bateau torpill\u00e9 sombre, disant : \u00ab Quel habit met monsieur pour le sauvetage ? \u00bb Et aussi : \u00ab <em>Will you have your bath before or after action, sir ?<\/em> \u00bb (Monsieur prendra-t-il son bain avant ou apr\u00e8s l\u2019attaque ?)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">J\u2019ai trop appr\u00e9ci\u00e9 les petits faits que les Goncourt collectionnaient comme des papillons pour ne pas noter ici : la disparition des \u00e9pingles de cravate ; l\u2019abolition de certaines habitudes, comme celle de se ganter, m\u00eame l\u2019\u00e9t\u00e9 ; l\u2019apparition du col souple et du chapeau mou ; le dernier gibus de Paris est celui de l\u2019ambassadeur d\u2019Angleterre. Les Am\u00e9ricains viennent d\u2019introduire en France le caf\u00e9 au lait avec les hors-d\u2019\u0153uvre, les talons en caoutchouc et le cigare apr\u00e8s le petit d\u00e9jeuner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">[Degas] \u00c0 une journaliste qui lui demandait s\u2019il \u00e9tait content de voir un pastel de lui se vendre un demi-million (il l\u2019avait vendu 300 francs) :<br \/>\n\u00ab Content. Comme est content le cheval qui vient de gagner le Grand Prix ! \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mallarm\u00e9 disait un jour \u00e0 p\u00e8re que pour s\u2019endormir il imaginait \u00e0 l\u2019infini des bo\u00eetes rentrant les unes dans les autres, sur les faces desquelles \u00e9taient \u00e9crits ses po\u00e8mes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On a arr\u00eat\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re espagnole la femme de Picabia avec une \u00e9pure g\u00e9om\u00e9trique. \u00ab C&rsquo;est mon portrait, dit celle-ci pour se d\u00e9fendre. \u2014 Ne me la faites pas, r\u00e9pondit le commissaire sp\u00e9cial, c&rsquo;est une h\u00e9lice pour une machine de guerre. Mais vous pouvez passer. Votre machine ne marchera pas ! \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: right\">Paul Morand, <em>Journal d&rsquo;un attach\u00e9 d&rsquo;ambassade 1916-1917<\/em>.<br \/>\nGallimard, 1996.<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1916 : Morand, jeune attach\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ambassade de Londres, vient d&rsquo;\u00eatre transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Paris au cabinet du ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res. Il raconte au jour le jour la guerre vue du Quai d&rsquo;Orsay : t\u00e9l\u00e9grammes, rumeurs, ballet d&rsquo;\u00e9missaires, man&oelig;uvres politiciennes et diplomatiques, querelles d&rsquo;antichambre, chutes \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition du gouvernement. 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