{"id":936,"date":"2018-04-28T17:36:26","date_gmt":"2018-04-28T15:36:26","guid":{"rendered":"http:\/\/locus-solus-fr.net\/?p=936"},"modified":"2025-02-16T13:12:36","modified_gmt":"2025-02-16T11:12:36","slug":"ian-fleming-au-travail","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.locus-solus-fr.net\/?p=936","title":{"rendered":"Ian Fleming au travail"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"375\" width=\"500\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img15\/if01.jpg\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sans valoir celle, exceptionnelle, de son ami Raymond Chandler, la correspondance d&rsquo;Ian Fleming est pleine d&rsquo;int\u00e9r\u00eat en ce qu&rsquo;elle nous montre un \u00e9crivain au travail. Le choix des lettres, leur ordonnancement et leur annotation ont \u00e9t\u00e9 assur\u00e9s par le neveu de Fleming, Fergus, lui-m\u00eame \u00e9diteur et <em>travel writer<\/em>. C&rsquo;est un excellent travail d&rsquo;\u00e9dition. Chaque chapitre, introduit par une mise en contexte pr\u00e9cise, est consacr\u00e9 \u00e0 un roman de James Bond. Trois chapitres sont d\u00e9volus \u00e0 des correspondants particuliers. Le premier est Chandler. Les deux autres sont de simples lecteurs avec lesquels s&rsquo;engag\u00e8rent des \u00e9changes nourris : Geoffrey Boothroyd, expert en armurerie de Glasgow, qui avait \u00e9crit \u00e0 Fleming pour lui signaler quelques inexactitudes, et dont le romancier fit aussit\u00f4t son conseiller balistique ; et Herbert W. Liebert, biblioth\u00e9caire \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Yale, sp\u00e9cialiste de Samuel Johnson (mais aussi bibliophile, ancien espion et propri\u00e9taire d&rsquo;une maison dans les Cara\u00efbes, toutes choses qui ne pouvaient manquer de s\u00e9duire Fleming), constern\u00e9 par l&rsquo;idiome improbable et d\u00e9suet dans lequel s&rsquo;exprimaient les personnages am\u00e9ricains des <em>Bond novels<\/em>, et qui adressa \u00e0 Fleming une longue liste d&rsquo;expressions plus appropri\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les lettres sont adress\u00e9es \u00e0 ses \u00e9diteurs, \u00e0 des journalistes, des lecteurs, des amis, parmi lesquels No\u00ebl Coward et Somerset Maugham. Elles r\u00e9v\u00e8lent en Fleming :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">1. Un <em>workaholic<\/em>. De 1952 \u00e0 sa mort en 1964, Fleming \u00e9crivit quatorze romans ou recueils de nouvelles mettant en sc\u00e8ne l&rsquo;agent 007, deux livres de reportage et trois livres pour enfants (la s\u00e9rie <em>Chitty-Chitty-Bang-Bang<\/em>), tout en \u00e9tant chroniqueur et responsable des pages internationales au <em>Sunday Times<\/em>, r\u00e9dacteur en chef d&rsquo;une revue de bibliophilie (son violon d&rsquo;Ingres) et directeur d&rsquo;une petite maison d&rsquo;\u00e9dition, Queen Anne Press, sp\u00e9cialis\u00e9e dans la publication soign\u00e9e de livres \u00e0 tirage limit\u00e9. D\u00e8s <em>Casino Royale<\/em>, une discipline de travail se met en place. En janvier et f\u00e9vrier de chaque ann\u00e9e, Fleming s\u00e9journe \u00e0 Golden Eye, sa maison de la Jama\u00efque, et r\u00e9dige le premier jet d&rsquo;un James Bond \u00e0 raison de deux mille mots par jour, avant r\u00e9vision globale du manuscrit. Son rythme de travail, soutenu par une forte consommation de tabac et d&rsquo;alcool, explique que Fleming soit mort d&rsquo;une crise cardiaque \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de cinquante-six ans, apr\u00e8s avoir surv\u00e9cu trois ans plus t\u00f4t \u00e0 un premier infarctus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">2. Un maniaque du d\u00e9tail, convaincu que plus une histoire est extravagante et plus elle se doit d&rsquo;\u00eatre nourrie d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments authentiques qui en assoiront la cr\u00e9dibilit\u00e9. De l\u00e0 un important travail de documentation, sur le fonctionnement d&rsquo;un casino, sur le trafic de drogue ou de diamants, <em>and so on<\/em>. De l\u00e0 les discussions sur les m\u00e9rites compar\u00e9s des Bentley et des Aston Martin, ou encore l&rsquo;abondance des marques cit\u00e9es dans les romans de Bond <sup>1<\/sup>, non pour faire du placement de produits avant la lettre mais pour ancrer la fiction dans une r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te o\u00f9  le lecteur pourra se projeter. De l\u00e0 enfin que Fleming est ravi lorsque des correspondants comme Boothroyd, Liebert ou encore le romancier William Plower lui signalent des erreurs factuelles ou des faiblesses de style, qu&rsquo;il s&#8217;empresse de corriger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">3. Un prototype de l&rsquo;auteur-entrepreneur. Fort de son exp\u00e9rience de journaliste et d&rsquo;\u00e9diteur, passionn\u00e9 par les aspects techniques du m\u00e9tier, Fleming n\u00e9gocie pied \u00e0 pied le montant de ses droits d&rsquo;auteur, \u00e9bauche des illustrations de couverture, sugg\u00e8re le nom d&rsquo;un graphiste, discute du tirage et du prix de vente, propose des strat\u00e9gies de mise en march\u00e9, depuis les annonces publicitaires (comment les r\u00e9diger, o\u00f9 et quand les faire para\u00eetre) jusqu&rsquo;au calendrier de publication et aux relances \u00e0 effectuer aupr\u00e8s des libraires. Il surveille aussi de pr\u00e8s la vente des droits cin\u00e9matographiques. Une telle implication, fort inhabituelle \u00e0 sa date, dut bousculer les usages polic\u00e9s d&rsquo;une maison aussi respectable que Jonathan Cape o\u00f9 l&rsquo;on trouvait cet auteur bien envahissant. En l&rsquo;occurrence, Fleming se montrait un commer\u00e7ant beaucoup plus avis\u00e9 que ses \u00e9diteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Tout \u00e9crivain professionnel qu&rsquo;il \u00e9tait, soucieux de reconnaissance et vivant dans un sentiment permanent d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 financi\u00e8re, Fleming se devait n\u00e9anmoins, en bon Anglais de sa classe, d&rsquo;affecter l&rsquo;attitude du dilettante tenant pour peu de choses une activit\u00e9 aussi futile que la r\u00e9daction de thrillers d&rsquo;espionnage. Le s\u00e9rieux m\u00e9thodique qu&rsquo;il apporte \u00e0 son travail voisine avec des traits typiques d&rsquo;autod\u00e9pr\u00e9ciation. \u00c7\u00e0 et l\u00e0 quelques coups de col\u00e8re : contre un journaliste du <em>Guardian<\/em>, ou encore l&rsquo;architecte Erno Goldfinger, outr\u00e9 que son nom ait servi \u00e0 baptiser un affreux m\u00e9chant et qui agite la menace d&rsquo;un proc\u00e8s. \u00ab&nbsp;<em>Tell him<\/em>, \u00e9crit le romancier \u00e0 son \u00e9diteur, <em>that if there&rsquo;s any more nonsense I&rsquo;ll put in an erratum slip and change the name throughout to Goldprick and give the reason why<\/em>.&nbsp;\u00bb Mais dans l&rsquo;ensemble, Fleming se montre un correspondant affable et charmeur, attentif \u00e0 autrui, en particulier \u00e0 ses lecteurs auxquels il se fait un devoir de r\u00e9pondre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il faut se m\u00e9fier des reconstructions a posteriori. Par exemple, <em>la Panth\u00e8re rose<\/em> ne fut nullement con\u00e7ue, \u00e0 l&rsquo;origine, comme le premier jalon d&rsquo;une s\u00e9rie \u00e0 succ\u00e8s. L&rsquo;inspecteur Clouseau n&rsquo;\u00e9tait que le personnage secondaire d&rsquo;une com\u00e9die polici\u00e8re mettant en vedette David Niven et Claudia Cardinale ; c&rsquo;est parce que Peter Sellers phagocyta le r\u00f4le et le film, lui assurant un triomphe inattendu au box office, qu&rsquo;il fut d\u00e9cid\u00e9 de lui donner une suite, puis d&rsquo;autres. Semblablement, rien ne pr\u00e9destinait James Bond \u00e0 devenir une des \u00ab franchises \u00bb les plus lucratives de l&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9dition et du cin\u00e9ma. Jonathan Cape accepta <em>Casino Royale<\/em> en se pin\u00e7ant le nez (\u00ab&nbsp;<em>a sadistic fantasy that was deeply shocking<\/em>&nbsp;\u00bb) et ne daigna pas lire les romans suivants. Peu confiant dans les chances de succ\u00e8s du livre, il m\u00e9gota sur le premier tirage, jugeant les pr\u00e9tentions de son auteur bien optimistes. Il fallut r\u00e9imprimer \u00e0 la h\u00e2te&#8230; La premi\u00e8re \u00e9dition de poche de <em>Live and Let Die<\/em> rapporta \u00e0 Fleming la somme pharamineuse de vingt-six livres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Quant \u00e0 la machine \u00e0 \u00e9crire plaqu\u00e9e or du titre, elle exista vraiment. Fleming la commanda \u00e0 un fabricant new-yorkais pour f\u00eater l&rsquo;ach\u00e8vement de son premier roman et, pour \u00e9viter les taxes d&rsquo;importation, la fit venir en contrebande en Angleterre par l&rsquo;interm\u00e9diaire de son camarade Ivar Bryce, ex-espion qu&rsquo;il avait connu durant ses ann\u00e9es au Foreign Office. \u00ab Tout \u00e0 fait vulgaire \u00bb, jug\u00e8rent ses amis. Fleming, qui n&rsquo;en avait cure, \u00e9tait enchant\u00e9 de son jouet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span class=\"note\"><sup>1<\/sup> Ce trait a \u00e9t\u00e9 analys\u00e9 par Umberto Eco dans ce qui demeure l&rsquo;\u00e9tude fondamentale sur la stylistique de Fleming : \u00ab Les structures narratives chez Fleming \u00bb, dans <em>De Superman au surhomme<\/em>, traduction de Myriem Bouzaher, Grasset, 1993.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><img decoding=\"async\" align=\"left\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img\/index.gif\" \/>Ian FLEMING, <em>The Man with the Golden Typewriter. Ian Fleming&rsquo;s James Bond Letters<\/em>. Bloomsbury, 2015, 391 p.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"375\" width=\"500\" src=\"http:\/\/www.locus-solus-fr.net\/img15\/if02.jpg\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sans valoir celle, exceptionnelle, de son ami Raymond Chandler, la correspondance d&rsquo;Ian Fleming est pleine d&rsquo;int\u00e9r\u00eat en ce qu&rsquo;elle nous montre un \u00e9crivain au travail. Le choix des lettres, leur ordonnancement et leur annotation ont \u00e9t\u00e9 assur\u00e9s par le neveu de Fleming, Fergus, lui-m\u00eame \u00e9diteur et travel writer. C&rsquo;est un excellent travail d&rsquo;\u00e9dition. 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