Dans la Petite Cosmogonie portative de Queneau, un raccourci aussi fulgurant que la célèbre ellipse de 2001, l’Odyssée de l’espace faisant raccorder un os préhistorique et un engin spatial :
Le singe (ou son cousin) le singe devint homme
lequel un peu plus tard désintégra l’atome
Premier outil (et première arme) de l’Histoire, l’os que lance en l’air le singe de 2001 contient en puissance tout le devenir technologique de l’humanité. La même idée se retrouve dans les deux vers suivants de la Petite Cosmogonie :
Une branche élaguée amibe de machine
un silex éclaté infusoire d’outil
Le poème de Queneau date de 1950. Kubrick et Arthur C. Clarke en ignoraient certainement l’existence. C’est ce qu’on appelle une belle rencontre.
The publicity sheet for the Viking (US) edition calls Emma ‘the original desperate housewife’, which, cheesy though it sounds, isn’t far off the mark. Madame Bovary is many things — a perfect piece of fictional machinery, the pinnacle of realism, the slaughterer of Romanticism, a complex study of failure — but it is also the first great shopping-and-fucking novel.
Julian Barnes, « Translating Madame Bovary »,
Through the Window, Vintage, 2012
L’hiver, le plein hiver, ce fut notre saison spacieuse,
de nuit en nuit la reconduction des prodiges :
dès que nous baissions les paupières, où étions-nous ?
où nous allions, nous n’étions pas des étrangers ;
nous partions en voyage, et la preuve,
au retour, ces fleurs, ces hautes vagues qui vacillent,
sur les carreaux le gel avait saisi notre buée,
et nous réalisions l’œuvre nocturne
sans nous y ajouter, en approchant la bouche,
en laissant ruisseler le givre, la lumière
rutiler, nous esquissions alors d’un doigt timide,
peu à peu enhardi, un arbre ou un oiseau,
nous lui donnions dans le jardin le profil d’un navire.
Incessamment coïncideront le bas de la page,
la fin du voyage, le port ni le royaume,
nous ne les possédons, mais l’esprit libre de l’enfance
au creuset du sommeil, au cours des années aussi bien,
persiste malgré nous et nous déborde.Pierre Dhainaut, l’Autre Nom du vent.
L’Herbe qui tremble, 2014


High Time de Blake Edwards (1960). Quoique réalisé après des films complètement edwardsiens comme Mister Cory et Operation Petticoat, cette comédie de campus servant de véhicule à Bing Crosby sent la commande de studio. Le scénario et le dialogue sont bien nunuches, les gags (souvent plus tashliniens qu’edwardsiens 1) pas toujours drôles. Mais Edwards s’acquitte avec compétence de la tâche, et sa patte est au moins sensible à trois niveaux : 1. Élégance formelle : sûreté du cadre et du découpage, dynamisme des plans à figuration nombreuse, contraste entre la vitalité estudiantine et le statisme du monde des adultes. 2. Un tact réel dans les scènes sentimentales entre Crosby et la prof de français (Nicole Maurey), qui évitent la mièvrerie de mise dans ce genre de comédie (on pense aux relations Julie Andrews-Omar Sharif dans cette petite merveille qu’est The Tamarin Seed). 3. Une scène de travesti : déguiser Bing Crosby en dondon en robe rose, il fallait oser ! Et Crosby, il faut le dire, se tire remarquablement d’affaire en la circonstance.
1 De façon générale, l’influence du cartoon se fait sentir sur la comédie américaine des années 1950-1960, chez les réalisateurs de la nouvelle génération comme chez les vétérans (par exemple Leo McCarey dans Rally Round the Flag, Boys !).
Retour à Amsterdam, et revisite du Rijksmuseum fraîchement rénové. Petit choc en débouchant sur la galerie dominant la bibliothèque du musée.





Dans la salle, cette fois, le scandale de la présence éclatait au grand jour. Tous les prétendus se tournèrent vers le vieux mendiant.
– Qui es-tu, étranger ? s’exclama Sese Sekolonial, leur chef.
– « Étranger » ? Tu m’appelles « étranger » ? Alors que personne sur la Terre ne peut dire mieux que moi en cet instant : « Je suis dans mon pays ! »
Pénélopongo, qui, distraite jusque-là par son discours, n’avait pas prêté attention au vieillard, sursauta en entendant sa voix pénétrer ses oreilles.
– Ulysse ! s’écria-t-elle.
– Ulysse Lumumba, frémirent les prétendants.
– Oui, je suis revenu, sur les ailes d’une déesse, pour vous chasser et vous anéantir, vous les prétendants, à commencer par toi, le traître des traîtres, Sese-le-léopard !
Ulysse Lumumba se mit alors à chanter un poème dont les mots s’usèrent par la suite à force d’être répétés, le soir, lorsqu’un ancien raconte cette histoire à ses petits-enfants. La seule trace sûre est constituée de ces trois vers :La plaine et la montagne
La forêt et le fleuve
Le soleil, les eaux qui pleuvent.Et avant la fin de ce long poème dont il ne reste aujourd’hui qu’une bribe, les prétendus avaient rejoint le néant. Ils avaient fondu, étaient partis en fumée, comme des corps coupés en morceaux et jetés dans l’acide.
Nul n’a jamais pu décrire les retrouvailles d’Ulysse Lumumba, de sa femme et de son fils. On sait seulement que celui-ci, après quelques heures, demanda à son père :
– Quelle est la déesse, qui après t’avoir abandonné durant quarante ans dans le néant, t’a conduit jusqu’à nous ? Serait-ce Pallas Athéna ?
– Non, ce n’est pas Pallas Athéna, mon fils, c’est l’Histoire.Laurent Demoulin, Ulysse Lumumba.
Le Cormier, 2014






