Vincent Amiel, N.T. Binh, José Moure (s.l.d.), Joseph L. Mankiewicz. Le Jeu des formes. Les Impressions Nouvelles, 2025.
Joseph L. Mankiewicz appartient à une génération de scénaristes ayant accédé à la réalisation (avec Preston Sturges, John Huston et Billy Wilder), à une époque charnière de l’histoire d’Hollywood. Son élection au rang d’auteur de cinéma est une invention de la cinéphilie française. Tandis qu’aux États-Unis les tenants de la théorie des auteurs faisaient la fine bouche *, Mankiewicz fut de son vivant l’un des rares cinéastes à réconcilier dans l’éloge, en France, les chapelles ennemies (Cahiers du cinéma, Positif et Macmahoniens). Issu d’un colloque, le présent ouvrage s’inscrit dans cette tradition critique – qu’illustrèrent deux de ses maîtres d’œuvre, N.T. Binh et Vincent Amiel **, et que récapitule José Moure en préambule –, tout en ayant à cœur de l’enrichir par de nouvelles approches (comparatisme et recours aux archives) et l’examen d’aspects de l’œuvre moins souvent étudiés : depuis la direction d’acteurs (dans ses relations ambivalentes avec la méthode de l’Actor’s Studio) jusqu’à l’insertion de Mankiewicz scénariste, producteur et metteur en scène dans l’industrie hollywoodienne, en passant par l’abondance des fantômes et des personnages présents-absents dans ses films (au-delà du sublime The Ghost and Mrs Muir).
L’ouvrage est à la hauteur de son sous-titre (le Jeu des formes) et l’on saluera chez les contributeurs l’attention portée à la mise en scène, dont témoignent de nombreuses micro-analyses très fines de plans et de séquences. De Mankiewicz, cinéaste de la parole et de la volonté de puissance qui finit par se prendre au piège de ses propres manipulations ***, la critique a fréquemment loué les qualités d’écriture, la dextérité des scénarios à points de vue multiples et flashbacks enchâssés, le brio des dialogues, en négligeant l’élaboration formelle des films. Or, la parole au cinéma est un enjeu visuel (cf. chez Preminger, Wilder, Guitry ou Rohmer), qui implique une dramaturgie de l’espace et une rhétorique du geste – qu’analyse ici remarquablement Alain Masson dans son article « Geste et emphase » (avec à la clé un commentaire admirable de la demande en mariage dans A Letter to Three Wives). S’intéressant à un dispositif récurrent des scénarios de Mankiewicz, la délégation du récit (soit « le fait de confier la conduite de l’histoire, momentanément ou tout au long du film, à un ou plusieurs personnages »), Cécile Gornet porte son attention à ce qu’un tel dispositif induit dans les choix de mise en scène, en comparant ce qui était écrit dans le script et ce qui apparaît in fine à l’écran, ce qui nous vaut de belles analyses de séquences de The Ghost and Mrs Muir et d’A Letter to Three Wives. Francis Bordat renouvelle l’analyse d’un des films les plus heureux de son auteur, People Will Talk, en prenant en compte ses sources rarement commentées : une pièce de théâtre allemande de Curt Goetz (Dr. Med. Hiob Prätorius, Facharzt für Chirurgie und Fraeunleiden, 1932) et son adaptation au cinéma par Goetz et Karl P. Gillmann (Frauenarzt Dr. Med. Hiob Prätorius, 1950), un an avant le tournage de la version américaine. La dialectique du maître et de l’esclave à l’œuvre dans Five Fingers n’avait pas échappé à certains commentateurs du film mais, ici encore, Massimo Olivero en approfondit l’étude par l’examen attentif de plans et de scènes.
La dernière partie de l’ouvrage s’intéresse aux reprises et prolongements de l’œuvre et à son écho chez d’autres cinéastes. François Thomas étudie avec la minutie informée qu’on lui connaît l’adaptation à Broadway d’All About Eve sous forme de comédie musicale (Applause). Pierre Berthomieu se livre à une comparaison fouillée de Sleuth et de son remake par Kenneth Branagh (où Michael Caine reprend le rôle tenu par Laurence Olivier dans la version originale). N.T. Binh et Vincent Amiel proposent un rapprochement entre les films de Mankiewicz et de Max Ophuls qui évite l’écueil de ce genre de parallèle souvent scolaire pour mettre au jour un jeu troublant d’échos et de correspondances.
Il faut dire enfin un mot du cahier hors-texte qui dépasse son rôle d’illustration. Le choix des documents et surtout des photogrammes noir et blanc ou couleur, la qualité de leur reproduction et la pertinence des légendes sont exemplaires.
* Andrew Sarris : « un cinéma d’intelligence sans inspiration ». Tag Gallagher : « un type de cinéma qui était moins un “movie” qu’une pièce filmée.»
** Dans deux excellentes monographies complémentaires : N.T. Binh, Mankiewicz (Rivages, 1986) et Vincent Amiel, Joseph L. Mankiewicz et son double (PUF, 2010).
*** Ainsi dans Dragonwick, A Letter to Three Wives, All About Eve, Five Fingers, The Honey Pot et Sleuth.




