Coulisses de la recherche

Vincent Laisney, les Tribulations d’un chercheur en littérature. CNRS Éditions, 2025.

Cet essai-récit enlevé d’une plume alerte a la particularité de proposer à la fois un travail de recherche et son making of.

Vincent Laisney entreprend une HDR (habilitation à diriger des recherches), sorte de post-doctorat indispensable pour accéder au titre de professeur des universités (les docteurs ne sont « que » maîtres de conférences). Ce super-diplôme est une particularité de l’université française. À peine remis des affres de la rédaction et de la soutenance de sa thèse de doctorat, le malheureux universitaire se voit invité à en entreprendre une deuxième pour décrocher la timbale suprême.

L’objet d’étude de Laisney, ce sont les souvenirs de la vie littéraire, genre mineur qui engendra une production éditoriale considérable entre 1830 et 1960 environ. Souvenirs, et non mémoires. Le souveniriste est un auteur de second rang ayant eu la chance de côtoyer, dans sa jeunesse, les grandes figures de son temps (par exemple, un poète symboliste mineur ayant fréquenté les mardis de Mallarmé). Avec un mélange de vraie et de fausse modestie, il revendique un simple rôle de témoin de l’ombre rapportant fidèlement (hum !) ce qu’il a vu et entendu – moyen paradoxal d’espérer accéder lui-même à la postérité littéraire via la renommée d’autrui, en faisant fructifier le capital symbolique de ses souvenirs. Le genre privilégie l’anecdote et le petit fait parlant, la peinture des grands hommes dans la familiarité de leur quotidien. Ce faisant, il contribue tout à la fois à démystifier et remythifier la figure du « grand écrivain ». Sa vogue a coïncidé avec une époque précise de la sociabilité littéraire, raison pour laquelle il a fini par s’éteindre.

Le livre, disait-on, entremêle deux fils. D’une part, et plutôt que de livrer un essai tout cuit, Laisney en distille la teneur en nous faisant pas à pas les témoins de son travail de chercheur : la constitution et l’analyse du corpus, les choix méthodologiques, les découvertes et les doutes, les avancées patientes, les questions qui surgissent, la succession des hypothèses envisagées, discutées, affinées. D’autre part, il multiplie les saynètes amusantes sur les coulisses de la vie universitaire : les pressions d’une institution aux hiérarchies byzantines, l’incompréhension des proches (sa mère : encore un diplôme !), l’émulation et les rodomontades entre confrères, les réunions d’étape avec des directeurs de recherche à moitié zinzins, la pression des échéances, le dédale administratif typiquement français qui fait d’un post-doctorat un parcours du combattant provoquant bien des abandons et des burn-out en cours de route.

À son tour, les Tribulations d’un chercheur en littérature s’inscrit dans un sous-genre qui donnera peut-être un jour lieu à une étude : la chronique du travail intellectuel dans sa réalité concrète, corpus où l’on trouve l’essai-journal de Benoît Peeters, Trois ans avec Derrida (Flammarion, 2010), consacré, lui, au travail du biographe (ainsi que, apprends-je à l’instant, un roman graphique de Tiphaine Rivière, Carnets de thèse, Le Seuil, 2015).


mardi 18 août 2026 | Au fil des pages | Aucun commentaire


All about Mankiewicz

Vincent Amiel, N.T. Binh, José Moure (s.l.d.), Joseph L. Mankiewicz. Le Jeu des formes. Les Impressions Nouvelles, 2025.

Joseph L. Mankiewicz appartient à une génération de scénaristes ayant accédé à la réalisation (avec Delmer Daves, Preston Sturges, John Huston et Billy Wilder), à une époque charnière de l’histoire d’Hollywood. Son élection au rang d’auteur de cinéma est une invention de la cinéphilie française. Tandis qu’aux États-Unis les tenants de la théorie des auteurs faisaient la fine bouche *, Mankiewicz fut en France et de son vivant l’un des rares cinéastes à réconcilier dans l’éloge les chapelles ennemies (Cahiers du cinéma, Positif et Mac-Mahoniens). Issu d’un colloque, le présent ouvrage s’inscrit dans cette tradition critique – qu’illustrèrent deux de ses maîtres d’œuvre, N.T. Binh et Vincent Amiel **, et que récapitule José Moure en préambule –, tout en ayant à cœur de l’enrichir par de nouvelles approches (comparatisme et recours aux archives) et l’examen d’aspects de l’œuvre moins souvent étudiés.

L’ouvrage est à la hauteur de son sous-titre (le Jeu des formes) et l’on saluera chez les contributeurs l’attention portée à la mise en scène, dont témoignent de nombreuses micro-analyses très fines de plans et de séquences. De Mankiewicz, cinéaste de la parole et de la volonté de puissance qui finit par se prendre au piège de ses propres manipulations ***, la critique a fréquemment loué les qualités d’écriture, la dextérité des scénarios à points de vue multiples et flashbacks enchâssés, le brio des dialogues, en négligeant l’élaboration formelle des films. Or, la parole au cinéma est un enjeu visuel (cf. chez Preminger, Wilder, Guitry ou Rohmer), qui implique une dramaturgie de l’espace et une rhétorique du geste – qu’analyse ici remarquablement Alain Masson dans son article « Geste et emphase » (avec à la clé un commentaire admirable de la demande en mariage dans A Letter to Three Wives). S’intéressant à un dispositif récurrent des scénarios de Mankiewicz, la délégation du récit (soit « le fait de confier la conduite de l’histoire, momentanément ou tout au long du film, à un ou plusieurs personnages »), Cécile Gornet porte son attention sur ce qu’un tel dispositif induit dans les choix de mise en scène, en comparant ce qui était écrit dans les scripts et ce qui se voit in fine à l’écran, ce qui nous vaut de belles analyses de séquences de The Ghost and Mrs Muir et d’A Letter to Three Wives. Francis Bordat renouvelle l’analyse d’un des films les plus heureux de son auteur, People Will Talk, en prenant en compte ses sources rarement commentées : une pièce de théâtre allemande de Curt Goetz (Dr. Med. Hiob Prätorius, Facharzt für Chirurgie und Fraeunleiden, 1932) et son adaptation au cinéma par Goetz et Karl P. Gillmann (Frauenarzt Dr. Med. Hiob Prätorius, 1950), un an avant le tournage de la version américaine. La dialectique du maître et de l’esclave à l’œuvre dans Five Fingers n’avait pas échappé à certains commentateurs du film mais, ici encore, Massimo Olivero en approfondit l’étude par l’examen attentif de plans et de scènes.

La dernière partie de l’ouvrage s’intéresse aux reprises et prolongements de l’œuvre ainsi qu’à son écho chez d’autres cinéastes. François Thomas étudie avec la minutie documentée qu’on lui connaît l’adaptation à Broadway d’All About Eve sous forme de comédie musicale (Applause). Pierre Berthomieu se livre à une comparaison fouillée de Sleuth et de son remake par Kenneth Branagh (où Michael Caine reprend le rôle tenu par Laurence Olivier dans la version originale). N.T. Binh et Vincent Amiel proposent un rapprochement entre les films de Mankiewicz et de Max Ophuls qui évite l’écueil de ce genre de parallèle souvent scolaire pour mettre au jour un jeu troublant d’échos et de correspondances.

Il faut dire enfin un mot du cahier hors-texte qui dépasse son rôle d’illustration. Le choix des documents et surtout des photogrammes noir et blanc ou couleur, la qualité de leur reproduction et la pertinence des légendes sont exemplaires.

* Andrew Sarris : « un cinéma d’intelligence sans inspiration. » Tag Gallagher : « un type de cinéma qui était moins un “movie” qu’une pièce filmée.»
** Dans deux excellentes monographies complémentaires : N.T. Binh, Mankiewicz (Rivages, 1986) et Vincent Amiel, Joseph L. Mankiewicz et son double (PUF, 2010).
*** Ainsi dans Dragonwick, A Letter to Three Wives, All About Eve, Five Fingers, The Honey Pot et Sleuth.