Mercedes Legrand

Parce que Stols et parce que Larbaud, on n’a pas résisté à l’achat de cette plaquette, sortie des presses de l’éditeur hollandais en 1928. Poète et peintre associée à l’avant-garde des années 1920, Mercedes Legrand (1893-1945) a sombré dans un oubli quasi complet. Elle fait partie de ces nombreux écrivains — d’Emmanuel Lochac à Jacques Audiberti — que Larbaud prit sous son aile et dont il encouragea les débuts en faisant campagne pour eux auprès d’éditeurs et de revues. Larbaud convainquit ainsi Stols de publier Géographies, pour lequel il rédigea une belle préface où il dit son amour des atlas et des cartes géographiques, merveilleux stimulants à l’imaginaire et à la rêverie poétique.

Mercedes Legrand, Fête du 14 juillet (1923)
Source, accompagnée d’une notice biographique.
Mercedes Legrand, née en Espagne de parents belges, fit ses études à Bruxelles, en Angleterre et en Allemagne. Au-delà de cette enfance si proche de la sienne, enfance de voyages et de pensionnats enrichie par le contact précoce avec des langues étrangères, Larbaud avait toutes raisons de s’être reconnu dans l’œuvre de sa cadette. Les poèmes de Géographies, impressions comme peintes à l’aquarelle de villes européennes glanées en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en France, etc., sont en effet typiques de la veine cosmopolite de la poésie du début du XXe siècle, à laquelle appartiennent les Poésies de A.O. Barnabooth. Dans une lettre datée du 7 janvier 1928, Larbaud fait part à Stols de la surprenante coïncidence de leurs univers :
Il y a un parallélisme curieux entre ce que fait Mme Legrand comme écrivain et ce que j’ai fait moi-même, et cependant elle n’avait pas lu les Poésies de A.O.B. quand elle a écrit Géographies, ni Enfantines quand elle a écrit une série de portraits de très jeunes filles qu’elle compte publier (illustrée) sous le titre de Irène, Léni, Véra… Enfin, un roman qu’elle écrit en ce moment, et qu’elle a commencé il y a deux ans, me semble prolonger et illustrer certaines choses que j’ai indiquées dans Amants, heureux amants…, qu’elle a lus voici quelques mois seulement. Ce roman tel qu’il est actuellement, à l’état d’ébauche, me semble le roman confidentiel que j’aurais pu prêter à une des héroïnes de Amants, heureux amants… Enfin, je fais tout mon possible pour encourager Mme Legrand à continuer et à terminer ce livre, dont le développement m’intéresse beaucoup. Il va sans dire que je n’interviens pas dans son travail. Un écrivain est un peu comme un somnambule, qu’il ne faut pas réveiller pendant sa crise. Je la laisse maîtresse de son sujet comme de son style, et je me contente de lui dire : cela est inutile, ou : expliquez plus amplement ceci. Enfin, nous verrons bien ce qui sortira de là. Mais je crois que ce sera très bien. En tout cas, elle écrit un français très net, très délié, très souple, sans pédanterie, et dont les possibilités me font attendre beaucoup d’elle.
Par la suite, Larbaud et Legrand traduisirent ensemble Trois Natures mortes d’Eugenio d’Ors et Rosaura de Ricardo Güiraldes. Puis il se brouilla avec elle pour des raisons mal élucidées.

Prière d’insérer, sans doute rédigée par Larbaud.

Couleur lilas

Blake Edwards : Tout a commencé la nuit où je suis allé à cette party…
Julie Andrews : Bien avant que tu me connaisses.
Edwards : Juste. Je n’avais pas encore fait la connaissance de Julie. À cette soirée, il y eut une discussion sur ces individus qui se trouvent catapultés vedettes du jour au lendemain, et les raisons expliquant ce phénomène. Lorsque le nom de Julie fut mentionné, je prononçai une phrase dont l’impact sur l’assistance fut tel que, le jour suivant, je reçus un coup de fil de Joan Crawford (qui n’était pas présente à cette soirée, et que je n’avais jamais rencontrée) me disant que c’était la réplique la plus drôle qu’elle ait jamais entendue. Les gens étaient en train de se perdre en conjectures sur ce qui avait fait le succès de Julie et, juste au bon moment, j’ai lancé: « Je vais vous dire très précisément de quoi il retourne : elle a du lilas à la place des poils pubiens. » Lorsque le calme fut revenu, Stan Kanen, de l’agence William Morris, me dit : « Avec ta veine, tu vas finir par l’épouser. » Et avec ma veine, c’est ce que j’ai fait ! […] Et maintenant elle m’offre du lilas à chaque anniversaire de mariage.
Andrews : Dans tous les sens du terme, n’est-ce pas Blake ?
Edwards : Oui, chérie.
Playboy, décembre 1982.
L’anecdote est relativement connue, mais j’adore la manière éminemment edwardsienne avec laquelle elle est amenée, exactement comme un gag de ses films: le sens de la mise en place (dans une party, bien sûr), l’effet avant la cause, la précision du timing (juste au bon moment), l’alliage détonnant de scabreux et de sophistication, l’explosion finale d’euphorie. (Sans oublier la complicité érotique suggérée.) C’est, virtuellement, une leçon de mise en scène. Le Lorsque le calme fut revenu m’enchante à chaque lecture.

Roussel tel qu’en lui-même
Un magnifique tableau-hommage à Raymond Roussel, qui ne laisse pas de me fasciner.

La femme invisible. À la mémoire de Raymond Roussel
Huile sur toile 195 x 130 cm
Tableau peint par la machine de Louise Montalescot
Non seulement la toile est truffée d’allusions, mais sa facture minutieuse fait en soi écho à l’écriture de Roussel.

Beaucoup d’autres détails à découvrir ici :
http://in-memoriam-raymond-roussel.over-blog.com
Et pour les non-rousselophiles, le fameux portrait de l’auteur d’Impressions d’Afrique dont s’est inspiré l’artiste.

Ce qu’ils lisent
Liège
Dans l’autobus 4, une vieille dame chiffonnée lit un roman sentimental, tandis qu’une étudiante maladive s’absorbe dans un thriller.
Dans le train Liège-Bruxelles
Les Confessions d’une accro du shopping de Sophie Kinsella intéressent une jeune femme bien mise. Une quadragénaire a posé Death in Holy Orders de P.D. James sur sa tablette.
Bruxelles
Sous l’abribus, un étudiant à tête d’Aramis attend le 71 en potassant De re publica de Cicéron dans une édition critique allemande.
Gare centrale, quai n° 3. Un jeune barbu chaussé de bottines en est à la moitié de Harry Potter et le prince de Sang-Mêlé de J.K. Rowling. Plus loin, une petite dame à cheveux blancs emmitouflée dans un manteau qui lui descend jusqu’aux pieds est plongée dans Comme un vol d’aigles de Ken Follett.
Passe une jeune femme en manteau violet, tenant en main Seul sur la mer immense de Michael Morpurgo.
Jarry en réduction
Et revoici le demi-étage de Jarry dont on avait parlé ici. L’immeuble en question, nous avait alors appris Roland de Chaudenay, se trouve rue Cassette et abrite la librairie Bruno Sépulchre.
– Monsieur Alfred Jarry ?
– Au troisième et demi.
Cette réponse de la concierge m’étonna. Je montai chez Alfred Jarry qui effectivement habitait au troisième et demi. Les étages de la maison ayant paru trop élevés de plafond au propriétaire, il les avait dédoublés. Cette maison, qui existe toujours, a de cette façon une quinzaine d’étages, mais comme, en définitive, elle n’est pas plus élevée que les autres, elle n’est qu’une réduction de gratte-ciel.
Au demeurant, les réductions abondaient dans la demeure d’Alfred Jarry. Ce troisième et demi n’était qu’une réduction d’étage, où, debout, le locataire se tenait à l’aise, tandis que, plus grand que lui, j’étais obligé de me courber. Le lit n’était qu’une réduction de lit, c’est-à-dire un grabat : les lits bas étant à la mode, me dit Jarry. La table à écrire n’était qu’une réduction de table, car Jarry écrivait couché à plat ventre sur le plancher. Le mobilier n’était qu’une réduction de mobilier qui ne se composait que du lit. Au mur était suspendue une réduction de tableau. C’était un portrait de Jarry dont il avait brûlé la plus grande partie, ne laissant que la tête qui le montrait semblable au Balzac d’une certaine lithographie que je connais. La bibliothèque n’était qu’une réduction de bibliothèque, et c’est beaucoup dire. Elle se composait d’une édition populaire de Rabelais et de deux ou trois volumes de Bibliothèque rose. Sur la cheminée se dressait un grand phalle de pierre, travail japonais, don de Félicien Rops à Jarry, qui tenait le chibre plus grand que nature toujours recouvert d’une calotte de velours violet, depuis le jour où le monolithe exotique avait effrayée une dame de lettres tout essoufflée d’avoir monté au troisième et demi et dépaysée par cette grande chamblerie démeublée.
– C’est un moulage ? avait demandé la dame.
– Non, répondit Jarry, c’est une réduction.
Guillaume Apollinaire, le Flâneur des deux rives.
Petits plaisirs du catalogue
Depuis l’inventaire de la librairie de Sainct-Victor établi par Rabelais dans Pantagruel, le catalogue de bibliothèque imaginaire est devenu un genre littéraire en soi, qui a donné naissance à un sous-genre : le catalogue de vente publique fictive. L’exemple le plus notoire en est le catalogue de la vente des livres de feu M. le comte de Fortsas, extraordinaire mystification montée par le collectionneur belge Renier Chalon, qui mit en émoi le landerneau bibliophilique en 1840. Vincent Puente a narré l’affaire en détail dans une plaquette parue aux éditions des Cendres, et le blog du bibliophile la résume ici.
Dans le Flâneur des deux rives, Apollinaire en cite un autre, plutôt savoureux.
Un jour, je rencontrai sur les quais M. Ed Guénoud, qui était gérant d’immeubles à Montparnasse, et consacrait ses loisirs à la bibliophilie. Il me donna une petite brochure amusante dont il était l’auteur.
C’est une plaquette illustrée par Carlègle. Elle est inconnue et par la suite deviendra sans doute célèbre parmi les bibliophiles qui recherchent les catalogues fantaisistes.
En voici le titre :
CATALOGUE DES LIVRES DE LA BIBLIOTHEQUE DE M. ED. C., qui seront vendus le 1er avril prochain à la Salle des Bons-Enfants.
Voici quelques mentions de ce catalogue facétieux :
ABEILARD. Incomplet, coupé.
ALEXIS (P.). Celles qu’on n’épouse pas. Nombr. taches.
ALLAIS (A.). Le Parapluie de l’escouade. Percale rouge.
ANGE BENIGNE. Perdi, le couturier de ces dames. Av. notes.
ARISTOPHANE. Les Grenouilles. Papier du Marais.
AURIAC. Théâtre de la foire. Papier pot.
BALZAC (H. DE). La Peau de chagrin. Rel. id.
BEAUMONT (A.). Le Beau Colonel. Parf. état de conservation.
BOISGOBEY 5F. DE). Décapitée. En 2 parties, tête rognée, tranches rouges.
BOREL (PETRUS). Madame Putiphar. Se vend sous le manteau.
CARLEGLE ET GUENOUD. L’Automobile 217-U U. Beau whatman.
CLARETIE. La Cigarette. Papier de riz.
COULON. La mort de ma femme. Demi-chagrin.
COURTELINE. Un client sérieux. Rare, recherché.
DUBUT DE LAFORET. Le Gaga. Très défraîchi.
DUFFERIN (lord). Lettres écrites dans les régions polaires. Papier glacé.
DUMAS (A.). Napoléon. Un grand tome.
DUMAS FILS (A.). L’Ami des femmes. Complètement épuisé.
FLEURIOT (Z.). Un fruit sec. Couronné par l’Acad. franç.
GAIGNET. Bossuet. Pap. grand-aigle.
GAZIER. Port-Royal des champs. Rel. janséniste.
GRANDMOUGIN. Le Coffre-fort. Ouvr. à clef.
GRAYE (TH. DE). Le Rastaquouère. Av. son faux titre.
GUIMBAL. Les Morphinomanes. Nombr. piqûres.
HAUPTMANN. Les Tisserands. Toile pleine.
HAVARD (H.). Amsterdam et Venise. Petites capitales.
HERVILLY (E. D’). Mal aux cheveux. Une jolie fig.
KARR (A.). Les Guêpes. Piq.
KOCK (P. DE). Histoire des cocus célèbres. Nombr. cornes.
LA FONTAINE. L’Anneau d’Hans Carvel. Mis à l’index.
LA FONTAINE. Les Deux Pigeons. Format colombier.
Livre d’heures. In-18 Jésus.
MAETERLINCK. La Vie des abeilles. Qques bourdons.
MAINDRON. Les Armes. Grav. sur acier.
MATTEY. Le Billet de mille. Très rare.
MAURY (L.). Abd-el-Aziz. Maroq. écrasé.
MONTBART. Le Melon. Tranches coupées.
REMUSAT (P. DE). Monsieur Thiers. Un petit tome.
THIERRY (G.-A.). Le Capitaine sans façon. Basane.
VIGNY. Cinq-Mars. Tête coupée.
VILMORIN. Les Oignons. Pap. pelure.
VOLTAIRE. Le Siècle de Louis XIV. Magnif. ill. en tous genres, etc., etc.
Traduttore, traditore
Deux bibliophiles s’étaient attardés dans sa boutique, tandis qu’il traduisait un ouvrage anglais, et ils le dérangeaient fort par leur bavardage. Ils en vinrent à parler de la guerre de 70 et de la trahison de Bazaine.
– Messieurs, leur dit Liseux, on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu, ni d’un traître dans celle d’un traducteur.
Guillaume Apollinaire, le Flâneur des deux rives.
Éditeur fameux qui remit en circulation une centaine de textes rares – classiques latins, textes italiens de la Renaissance, curiosa – réédités en d’élégants petits volumes, Isidore Liseux (1835-1894) tint un temps librairie dans le passage Choiseul. Il mourut dans la misère dans une mansarde de la rue Bonaparte, avec neuf sous en poche.
