Contrefaçon

Jusqu’au 28 novembre à la Grande Bibliothèque de Montréal, très intéressante exposition sur la contrefaçon belge. En l’absence d’une législation internationale sur le droit d’auteur, cette coupable industrie prit son essor dans la première moitié du XIXe siècle et se développa notamment grâce à la réédition non autorisée d’œuvres françaises (dans certains cas, le texte imprimé en Belgique, en rétablissant des passages censurés en France, était plus complet que celui de l’édition originale). Tout le monde s’y est mis : on sourit en découvrant le nom de Casterman, éditeur et imprimeur à Tournai, sur certaines pages de titre. La convention franco-belge de 1852 imposant le respect de la propriété littéraire mettra fin à ce marché lucratif.
Cette pratique, évidemment motivée par l’appât du gain, n’en a pas moins contribué à la diffusion de la littérature et des idées françaises dans le monde1 — et cela jusqu’au Québec, alors Bas-Canada, ainsi que le met en lumière cette petite exposition fort bien composée et commentée. Lors de son passage à Bruxelles dans les années 1840, Louis-Joseph Papineau ne manque pas de faire provision de livres, comme en témoignent les factures qu’il avait soigneusement conservées. Au-delà de cet exemple illustre, le livre français de facture belge a inondé durant un demi-siècle le marché québécois, notamment par l’entremise de libraires tels qu’Édouard-Raymond Fabre, Jean-Baptiste Rolland et les frères Joseph et Octave Crémazie : ouvrages religieux, évidemment (un nombre considérable de missels mis en circulation au Québec sont alors imprimés en Belgique), œuvres littéraires, traités de médecine et d’hygiène domestique, manuels de droit, livres d’histoire.
1. De sorte que tous les auteurs, au contraire de Balzac, ne lui furent pas défavorables. De fait, ce « problème » de la contrefaçon sera énormément discuté à l’époque, en France comme en Belgique.
Topographie montréalaise
Montréal, rue Saint-Urbain
D’une ville où le Soleil se lève au Sud et se couche au Nord, rien ne saurait nous étonner.
Chemins qui ne mènent nulle part

À cinq cents mètres d’intervalle, deux preuves irréfutables des impasses de la religion.

Montréal, boulevard Gouin
Banana hit
Si l’on entend par tube une chanson qui vous reste obstinément vissée dans la tête après une seule écoute à la radio — vous happe au saut du lit, vous accompagne sous la douche, vous poursuit en promenade, parasite vos lectures et hante vos insomnies —, alors voici le tube de notre été. Cliquez à vos risques et périls.
Tandis que nous nous liquéfions
C’est une abomination sans égale que d’avoir à se lever, et je suis chaque matin ébahi de me retrouver debout.
… écrivait Lytton Strachey à Virginia Woolf au plus froid de l’hiver 1922. La phrase convenant aussi bien, sinon mieux, à un temps de canicule, ce sera notre pensée des jours torrides.

Ce qu’ils lisent
23 juin
Liège
— Devant la gare des Guillemins. Dans sa guérite, le préposé à la vente des cartes de bus lit un roman d’espionnage vieillot de Georges Pierquin, 40 Hommes, 1 cargo, publié aux Presses noires, dont la couverture rappelle les Fleuve Noir des années 1960.
24 juin
— Gare des Guillemins, quai no 3, huit heures du matin. Une jolie blonde farfouille dans son sac et en tire The Book of Illusions de Paul Auster. Survient une brune en robe noire tenant à la main les Déferlantes de Claudie Gallay.
29 juin


— Gare des Guillemins, quai no 3. Une lectrice de l’Invitée de Fontenay de Frédérick d’Onaglia et une autre de la Consolante d’Anne Gavalda.
Dans le train Liège-Bruxelles
— À mes côtés, un trentenaire blond lit un roman allemand. De biais derrière nous, une jeune femme semblant sortie d’un film des années 1920 est plongée dans les œuvres d’Herman Hesse, collection Bouquins. Devant moi, une brunette lit In tenebris de Maxime Chattam.
Bruxelles
— Métro Arts-Loi, direction Gare de l’Ouest. Un lecteur de Patricia Cornwell.

— Deux lectrices Gare centrale, mais le titre de leurs livres se dérobe à tous mes coups d’œil.
Liège
— Gare des Guillemins, quai no 2. Une jeune femme descend du train tenant Dans la main du diable d’Anne-Marie Garat.
30 juin
Dans le train Liège-Bruxelles


— Une trentenaire brune s’initie aux Us et Coutumes russes.
— La jeune femme blonde en face de moi lit la Première Nuit de Marc Levy — sans doute l’auteur le plus souvent cité dans cette rubrique, hélas. Quant à ce que lit l’autre jeune blonde assise à ma gauche de l’autre côté de l’allée centrale, impossible de le savoir.
Bruxelles
— Gare du Nord. Planté au milieu du passage souterrain, un grand type lit Mes étoiles noires de Lilian Thuram, indifférent à la foule des voyageurs pressés qui le contournent pour gagner la sortie
— Dans le métro, un homme debout en équilibre instable lit un livre grec.
— Sur le quai du métro Arts-Lois, une dame en blanc passe en coup de vent tenant en main un roman de Katherine Pancol, avec un doigt en guise de marque-page. On n’a pas pu lire le titre, mais on a reconnu la maquette d’Albin Michel.

— Gare centrale, assise au bas de l’escalier conduisant aux quais nos 3 et 4, une brune frisée en robe blanche est plongée dans Purge de Sofi Oksanen.
— Sur le quai no 3, un quinquagénaire corpulent portant des lunettes de soleil (dans une gare souterraine ??) lit un volume de fantasy, The […] Legion.
Dans le train Liège-Bruxelles
— À Bruxelles-Nord, monte une jeune femme blonde en robe à fleur qui s’installe en face de moi et ouvre Der Duft der Erinnerung de Deana Zinssmeister.
— À notre gauche, de l’autre côté de l’allée, une dame lit un énorme roman à couverture bleue, qu’elle met de côté lorsque s’éveille l’amie qui lui fait face.
1er juillet

— Et celles-ci, que lisent-elles ? Mystère.
La listomanie est une maladie contagieuse

On est presque jaloux de n’avoir pas eu l’idée avant lui. Au hasard de ses pérégrinations dans les supermarchés, Philippe Billé a entrepris de collecter les listes de courses abandonnées. Il en a tiré un livre dont l’Éditeur singulier nous apprend l’existence et qu’il commente impeccablement ici. Inutile d’ajouter que je me suis empressé de le commander.
Plus chic, Liza Kirwin, conservatrice des manuscrits au Smithsonian’s Archives of American Art, a réuni dans Lists une septentaine de notes, pense-bête, inventaires, listes d’adresses, de livres à lire, de choses à faire… de la main de grands artistes du XXe siècle tels que Picasso, Calder, Cornell, Kline et de Kooning. Nous devons cette fois l’information à un billet joliment illustré de Richard Weston, et l’on peut également aller lire ici la présentation de l’éditeur.
