Les nouveaux mystères de Paris (Out 1, suite)

Out 1, c’est un feuilleton expérimental consacrant les noces improbables du cinéma direct et du serial à la Feuillade. Inspiration revendiquée : la projection, une journée durant, des rushes de Petit à petit de Jean Rouch, dont Rivette était sorti enthousiaste. Thèmes et motifs : une vingtaine de personnages liés les uns aux autres par un tissu de relations dont ils ne soupçonnent pas toujours l’existence, des répétitions théâtrales, un jeu de pistes, des déambulations urbaines, des rencontres dans des cafés, quelques hasards organisés, une société secrète, une enquête et des filatures, des rendez-vous cachés sur les toits de Paris, une demeure mystérieuse au bord de la mer — tout cela rivettien en diable. Modus operandi : tournage léger de six semaines en 16 mm, sans scénario ni dialogue, sur une trame élaborée à partir de conversations avec les principaux interprètes, qui ont chacun imaginé leur personnage. Le canevas est ouvert et lâche, les comédiens improvisent leur texte et ont d’autant moins de peine à avoir l’air de comploter qu’ils n’ont parfois aucune idée de ce dont ils parlent. Dans une scène, Françoise Fabian exhibe tout à trac des lettres compromettantes sous le nez de Jacques Doniol-Valcroze en lui disant que, tout de même, il pourrait faire plus attention à sa correspondance. Doniol a raconté des années plus tard qu’il ignorait, à ce moment-là, l’existence même de ces lettres et leur teneur. Tout ce qu’il trouva sur le coup à faire dire à son personnage, c’est que ces lettres, on les lui avait sûrement volées. Là-dessus, Rivette ajouta au plan de travail la scène du vol des lettres, destinée à prendre place antérieurement et à justifier les propos de Doniol.

Argument : d’une part, on assiste à de longues séances de répétition, improvisations, brainstormings, exercices corporels à la Peter Brooks ou à la Grotowski de deux troupes de théâtre, travaillant chacune sur une pièce d’Eschyle (Prométhée enchaîné et les Sept contre Thèbes). Ces troupes sont animées respectivement par Thomas/Michael Lonsdale et Lili/Michèle Moretti, autrefois amants et/ou partenaires de jeu (ce point demeure volontairement flou), à présent séparés. Le filmage semi-documentaire de leur travail, typique du théâtre « de recherche » de l’époque, revêt, à quarante ans de distance, un caractère presque ethnologique. D’autre part, on suit les déambulations parallèles de Colin/Jean-Pierre Léaud (en faux sourd-muet harmoniciste faisant la manche aux terrasses des cafés) et Frédérique/Juliet Berto (chapardeuse désargentée vivotant de larcins et de menues escroqueries). Un faisceau d’indices les met l’un et l’autre, par des voies différentes, sur la piste d’une étrange société secrète conçue sur le modèle de l’Histoire des treize de Balzac. Tandis que l’enquête de Colin prend un tour obsessionnel et délirant, Frédérique y entrevoit avant tout la possibilité d’un chantage. Leur curiosité ranime la confrérie des Treize, mise en veilleuse depuis deux ans, et conduit quelques-uns de ses membres à reprendre contact pour envisager l’attitude à adopter vis-à-vis de ces deux outsiders, mais aussi à reconsidérer leur appartenance au groupe (si pour la plupart, il ne s’agit plus que d’un lointain souvenir, d’aucuns caressent des velléités de relance).

(À suivre.)


samedi 14 décembre 2013 | Dans les mirettes | Aucun commentaire


Deux films labyrinthes

Providence d’Alain Resnais connaît enfin les honneurs d’une édition DVD, longtemps retardée pour des problèmes de droits compliqués. Film cerveau où Resnais s’emploie une fois encore à explorer les processus mentaux de la mémoire et de l’imaginaire ; film labyrinthe épousant le monologue intérieur d’un vieil écrivain éthylique et malade tentant, à grand renfort de chablis, de terminer son dernier livre au long d’une nuit d’insomnie. Tout se mêle et se superpose inextricablement, le roman en cours dont les personnages rejouent une sorte de mélodrame freudien en échappant comme il se doit à leur créateur, les souvenirs et les fantasmes, les cauchemars et les divagations, la hantise de la décrépitude et de la mort. Et tout fusionne à un point d’accomplissement qui fait du film un des sommets de l’œuvre de Resnais, le dialogue pinterien de David Mercer servi par des interprètes de première classe (John Gielgud, Dirk Bogarde, Ellen Burstyn, David Warner, Elaine Stritch), la photo somptueuse de Ricardo Aronovich et la partition crépusculaire de Miklós Rózsa, le décor à transformation de Jacques Saulnier où les pièces, les couloirs et les escaliers d’une villa délirante changent continuellement de disposition tandis que des vagues de polystyrène viennent se briser sur la plage aux moments les plus dramatiques. Resnais a déclaré quelque part avoir caressé, à l’instar de beaucoup de cinéastes, le fantasme de mettre en scène un opéra. Ce rêve, en fait, il l’a réalisé ; cet opéra, c’est Providence.

Un bonheur n’arrive jamais seul. Car voici qu’un intrépide éditeur allemand nous procure une autre œuvre labyrinthe, d’une nature toute différente : rien de moins qu’Out 1, le film fleuve de Jacques Rivette (1970). Le coffret publié par Absolut Medien réunit la version princeps de 12 h 40 (découpée en huit épisodes en vue d’une diffusion à la télé française, qui n’en voulut pas) et la version condensée de 4 h 20 pour le cinéma, Out 1 : Spectre. Trente ans que j’attendais de découvrir ce monument quasi légendaire, longtemps disparu dans les oubliettes avant de ressurgir par éclipses dans divers festivals à partir des années 1990. Je n’ai pas été déçu. S’immerger dans cette œuvre au long cours procure une expérience de cinéma unique en son genre, entre hypnose flottante et douce euphorie, dont les traces persistent longtemps dans la mémoire.

(À suivre.)


vendredi 13 décembre 2013 | Dans les mirettes | Aucun commentaire


Compensation

— Que voulez-vous boire ?
— Moi, tu connais mes vices. Whisky-Vichy. Ça te dit, Frédéric ?
— Ah oui, tiens, c’est… c’est amusant. Jamais goûté.
— Une idée à moi. Le whisky n’est pas idéal pour le foie. Alors je compense avec du Vichy.

Luc Dellisse, Foudre. Éditions nocturnes, 1989.


lundi 25 novembre 2013 | Le coin du Captain Cap | Aucun commentaire


Sortie de presse

Ma nouvelle l’Homme à l’anorak jaune, traduite en anglais par Edward Gauvin, paraît dans l’anthologie annuelle Best European Fiction publiée par Dalkey Archive Press.

Les autres auteurs au sommaire sont Rui Manuel Amaral, Kjell Askildsen, Katya Atanasova, Xurxo Borrazas, Éric Chevillard, Jens Dittmar, Guram Dochanashvili, Nina Gabrielyan, Elvis Hadzic, Vladimír Havrilla, Olja Savicevic Ivancevic, Vladimir Kozlov, Herkus Kuncius, Vesna Lemaic, Óskar Magnusson, Mox Makela, Ioan Manascurta, Tom Mccarthy, Susana Medina, Robert Minhinnick, Krystian Piwowarski, Christoph Simon, Lena Ruth Stefanovic, Yuriy Tarnawsky, Emil Tode, Vlada Urosevic et Inga Zholude.

J’en profite pour signaler qu’Edward Gauvin a eu l’heureuse idée de traduire le Mécanicien et autres contes de l’éminent pataphysicien et rousselâtre Jean Ferry (publié chez Gallimard par Paulhan en 1953 dans la belle collection Métamorphoses, réédité en 2011 chez Finitude). L’une des nouvelles du recueil, le Tigre mondain, eut les honneurs de l’Anthologie de l’humour noir de Breton. The Conductor and Other Tales est publié chez Tam Tam Books, sous la houlette de mon collègue bathyscaphandrier Tosh Berman — comme on se retrouve ! Que l’anglais ou le français soit votre langue maternelle, si vous ne connaissez pas cette petite perle, vous savez ce qu’il vous reste à faire.


lundi 18 novembre 2013 | Actuelles | 1 commentaire


Les centenaires nous fatiguent

On a compté vingt-trois prousteries dans cette vitrine de librairie (dont l’autre moitié était occupée, quelle surprise, par autant de camusages). L’inflation commémorative produit l’effet exactement inverse à celui recherché : indigestion instantanée, envie d’aller voir ailleurs, ferme résolution de ne pas lire Proust, ses notes de blanchisserie, ses exégètes aussi brillants ou prestigieux soient-ils, durant au moins le prochain siècle.

Cela étant, un ami bien intentionné m’a prêté Proust contre Cocteau de Claude Arnaud (Grasset), que j’ai lu avec intérêt. Anecdotiquement, parce que l’auteur ne donne pas dans la proustolâtrie, c’est le moins qu’on puisse dire. Plus fondamentalement, parce qu’il conduit une réflexion fine et nuancée sur les rapports entre la vie et l’œuvre d’un écrivain, qui dépasse le cas particulier de Proust et de Cocteau — dont les relations complexes sont au demeurant fort bien analysées et mises en perspective dans leur époque, sans anachronisme rétrospectif, c’est assez rare pour être souligné. La vieille critique expliquait platement l’œuvre par la vie. Le structuralisme, en sens inverse, voulut établir un cordon sanitaire entre la vie et le Texte avec un grand T afin de prémunir ce dernier, non sans puritanisme théorique, de toute contamination par les miasmes de l’expérience humaine. Le mérite de Claude Arnaud est de montrer que les choses ne sont pas si simples.


mercredi 6 novembre 2013 | Au fil des pages | 1 commentaire


Typo des villes (21)


Paris



Bruxelles


dimanche 3 novembre 2013 | Typomanie | Aucun commentaire


Saouls de papier

comment toujours ne pas y revenir marie-thérèse tant de jours tant de jours tant de nuits passées ensemble à entreprendre à faire à défaire les derniers liens de l’avant-nous des nuits à déranger à ranger tous les livres de la bibliothèque décidant un jour que l’ordre alphabétique ne devait pas se faire de gauche à droite mais en toute logique de droite à gauche ayant ainsi devant soi la page couverture de chaque livre en décidant plus tard que l’illogique devrait prévaloir pour quelque temps histoire de mettre de côté quelques dizaines de livres à lire à relire histoire d’établir des catégories par pays d’origine de l’auteur par genres par espèces par sujets par styles par formats par couleurs par épaisseurs par collections

elle grave et feuilletant un livre deux livres dix livres les uns après les autres moi courant d’un côté à l’autre des étagères déplaçant replaçant modifiant les niveaux des planchettes échappant des piles de livres sur un fauteuil m’asseyant pour feuilleter un roman qui avait échappé à mon attention l’ouvrant à la première page et décidant tout à coup de remettre l’opération rangement au lendemain très intéressante l’histoire racontée très passionnante nuit passée sur ces pages découvertes ligne à ligne et bientôt oubliées beaucoup lu trop peu retenu voyons comment s’appelait-il le détective oui le détective dans ce roman que je lisais un soir il y a deux ans la quatrième ou cinquième fois de mois en mois ne jamais reconnaître l’ordre des livres mais toujours savoir exactement où se trouve tel ou tel roman tel ou tel traité

parfois même plus la force de nous traîner au lit la chambre tout près des grands sourires endormis étendus sur le tapis sur les fauteuils les bras et les jambes parmi les livres fumant une avant-dernière cigarette une dernière cigarette nous encourageant à ne pas dormir tout de suite saouls de papier parlant parlant encore tu m’aimes bien sûr je t’aime je t’aime […]

Michel Beaulieu, Je tourne en rond mais c’est autour de toi,
éditions du Jour, 1969


vendredi 1 novembre 2013 | Bibliothèques | Aucun commentaire